Pourquoi les jeunes semblent-ils délaisser la voiture ?

Dernière mise à jour le 28 juillet 2026
Pourquoi les jeunes semblent-ils délaisser la voiture ?

Les jeunes ne rejettent pas nécessairement la voiture. Ils l’achètent plus tard, l’utilisent moins systématiquement et lui accordent une place différente dans leur quotidien. Ce recul apparent tient moins à une rupture culturelle qu’à une combinaison de contraintes financières, d’études plus longues, d’urbanisation et de nouvelles habitudes de mobilité.

La distinction est importante. Ne pas posséder de voiture à 22 ans ne signifie pas ne jamais vouloir en conduire une. De même, utiliser le vélo ou les transports collectifs en semaine n’empêche pas de considérer l’automobile comme indispensable pour certains trajets, certaines étapes de la vie ou certains territoires.

Un recul réel de l’usage, mais pas forcément du désir

Plusieurs indicateurs montrent que l’accès à la voiture est plus tardif chez une partie des jeunes. Sur le territoire grenoblois étudié par l’Observatoire de la région, la proportion de titulaires du permis parmi les 18-24 ans est passée de 76 % en 2002 à 60 % en 2020. Cette donnée est locale et ne peut pas être étendue automatiquement à toute la France, mais elle illustre une évolution visible dans les grandes agglomérations bien desservies.

Ce constat ne suffit toutefois pas à démontrer un désamour durable. Les recherches présentées par le Cerema sur le rapport des jeunes Français à la voiture indiquent que leur moindre usage s’explique en grande partie par une entrée plus tardive dans la vie adulte. Les études durent plus longtemps, l’accès à un emploi stable est souvent différé et la constitution d’un foyer intervient plus tard.

Autrement dit, les conditions qui rendent la voiture utile ou financièrement accessible apparaissent elles aussi plus tard. Lorsqu’on compare les générations au même stade de leur vie plutôt qu’au même âge civil, les différences d’attitude envers l’automobile deviennent moins nettes.

Une enquête française menée en 2024 auprès de personnes âgées de 18 à 34 ans va dans le même sens. Elle indique que 93 % des répondants possèdent le permis ou souhaitent le passer, tandis que 85 % s’imaginent propriétaires d’une voiture dans dix à quinze ans. La voiture reste également associée à l’autonomie et à l’indépendance par 58 % des personnes interrogées.

Le phénomène ressemble donc davantage à un report qu’à un abandon. Les jeunes renoncent plus facilement à posséder immédiatement une voiture, mais ils ne renoncent pas forcément à l’idée d’en avoir besoin plus tard.

Le prix d’achat est devenu un obstacle central

La première explication est économique. Acheter une voiture suppose de mobiliser plusieurs milliers d’euros, alors que les jeunes actifs disposent souvent d’une épargne limitée et doivent déjà financer leur logement, leur installation ou le remboursement d’un prêt étudiant.

Dans l’enquête internationale de l’Observatoire Cetelem de l’Automobile 2025, 59 % des 18-29 ans titulaires du permis mais dépourvus de voiture expliquent leur situation par un coût trop élevé. Le manque de besoin est cité par 27 % des répondants, tandis que seuls 4 % placent le caractère polluant de la voiture au premier rang de leurs motivations.

Ces résultats, recueillis dans quatorze pays, ne décrivent pas exclusivement la situation française. Ils donnent néanmoins un ordre de grandeur utile : pour beaucoup de jeunes, la non-possession relève d’abord d’un arbitrage budgétaire.

En France, une autre enquête réalisée en 2024 aboutit à une conclusion comparable. Parmi les 13 % de jeunes interrogés qui ne possèdent pas de voiture et ne souhaitent pas en avoir, 54 % invoquent au moins une raison financière, comme le prix d’achat ou les dépenses d’utilisation. Les préoccupations environnementales sont citées par une minorité plus réduite.

Cette contrainte explique l’intérêt marqué pour le marché de seconde main. Parmi les jeunes envisageant un achat dans cette enquête, 85 % déclarent se tourner vers l’occasion. Pour limiter la dépense initiale, il devient alors essentiel de choisir une voiture d’occasion en tenant compte de son état, de son historique et de ses futurs frais d’entretien, et pas uniquement de son prix affiché.

La recherche d’un modèle accessible ne concerne d’ailleurs pas seulement les personnes qui souhaitent leur première automobile. Face à la hausse générale des dépenses, de nombreux ménages cherchent à trouver une voiture moins chère, quitte à accepter un véhicule plus ancien, plus petit ou moins valorisant socialement.

Posséder une voiture coûte bien plus que son prix d’achat

Le frein financier ne s’arrête pas au moment de l’acquisition. Une voiture entraîne des dépenses régulières de carburant ou d’électricité, d’entretien, de stationnement, de contrôle technique, de réparations et d’assurance.

Pour un conducteur qui vient d’obtenir son permis, ces charges peuvent être particulièrement lourdes. Le manque d’expérience augmente généralement le niveau de risque retenu par l’assureur. Le jeune conducteur doit donc intégrer le prix d’une assurance voiture avant même de choisir son modèle, sous peine de découvrir qu’un véhicule abordable à l’achat est coûteux à couvrir.

Le lieu de résidence modifie également fortement le budget. D’après des données de l’Insee portant sur 2022, les ménages automobilistes ont dépensé en moyenne 981 euros par an en carburant dans les zones urbaines, contre 1 480 euros dans les espaces périurbains et 1 855 euros dans les zones rurales.

Ces moyennes ne correspondent pas exactement aux dépenses des seuls jeunes conducteurs, mais elles révèlent un paradoxe. Dans les territoires où la voiture est la plus indispensable, son utilisation peut aussi coûter davantage en raison des distances à parcourir. Un jeune rural peut donc avoir plus besoin d’une voiture qu’un étudiant vivant en centre-ville, tout en devant consacrer une part plus importante de ses revenus à ses déplacements.

L’entrée dans la vie active change rapidement les priorités

Le rapport à la voiture évolue souvent entre la fin des études et les premières années de carrière. Tant qu’un jeune vit près de son université, bénéficie d’un abonnement de transport ou dispose de peu de revenus, la voiture peut paraître superflue. La situation change lorsqu’il accepte un emploi éloigné, déménage en périphérie ou doit effectuer des horaires incompatibles avec les transports collectifs.

Les données recueillies dans l’agglomération grenobloise illustrent cette bascule. Près de deux jeunes sur trois âgés de 18 à 24 ans y disposent d’un abonnement aux transports collectifs, contre environ un quart des 25-34 ans. Entre ces deux groupes d’âge, l’usage des transports collectifs est divisé par trois et celui de la voiture est multiplié par deux.

Cette évolution ne traduit pas nécessairement un changement soudain de convictions. Elle correspond souvent à de nouvelles contraintes : trajet domicile-travail plus long, recherche d’un logement moins cher en périphérie, horaires décalés, courses plus importantes ou arrivée d’un enfant.

La voiture perd donc une partie de son statut d’objet désiré pendant la jeunesse, mais elle peut redevenir un outil pratique dès que le mode de vie se complexifie. Sa valeur est de moins en moins seulement symbolique. Elle dépend davantage du service concret qu’elle rend.

La ville permet de retarder ou d’éviter l’achat

L’intérêt pour la voiture varie fortement selon le territoire. Dans les centres urbains, les transports collectifs, la marche, le vélo et les services de mobilité partagée permettent de répondre à une grande partie des besoins quotidiens.

À ces alternatives s’ajoutent des contraintes propres à l’automobile : embouteillages, coût du stationnement, difficulté à trouver une place, circulation restreinte dans certains secteurs et faibles distances entre le domicile, le travail et les commerces. Dans ce contexte, posséder une voiture peut devenir plus encombrant qu’utile.

À l’inverse, dans une zone rurale ou périurbaine peu desservie, les alternatives restent souvent insuffisantes. La voiture conserve alors une fonction décisive pour accéder à l’emploi, aux études, aux soins et aux loisirs. Parler des « jeunes » comme d’un groupe homogène masque donc une différence essentielle entre ceux qui peuvent choisir leur mode de transport et ceux qui dépendent d’un véhicule.

Le lieu de résidence explique souvent mieux l’usage de la voiture que l’âge à lui seul. Deux personnes de 23 ans peuvent avoir des comportements opposés sans avoir des valeurs différentes, simplement parce que l’une vit près d’une gare et l’autre à vingt kilomètres de son lieu de travail.

L’écologie influence les choix sans tout expliquer

Les jeunes se déclarent généralement plus sensibles aux enjeux climatiques et à la pollution. Cette préoccupation peut les conduire à limiter les trajets courts en voiture, à privilégier le train ou le vélo et à s’interroger davantage sur le type de motorisation à acheter.

Elle ne constitue cependant pas toujours le premier facteur de renoncement. Les enquêtes disponibles placent régulièrement le coût et l’absence de besoin immédiat devant la motivation environnementale. L’écologie agit plutôt comme un critère supplémentaire dans un arbitrage déjà influencé par le budget, le territoire et le mode de vie.

Elle peut aussi modifier la nature du véhicule souhaité. Un jeune acheteur peut hésiter entre un modèle thermique moins cher, une hybride jugée rassurante ou une électrique adaptée à certains usages. La décision de choisir entre une voiture électrique et une essence dépend alors du prix d’achat, de la possibilité de recharger, du kilométrage annuel et de la disponibilité des aides, et pas seulement d’une préférence idéologique.

Il faut également éviter de confondre conscience environnementale et disparition du désir d’autonomie. Un jeune peut vouloir réduire son empreinte carbone tout en considérant qu’une voiture sera nécessaire pour travailler, voyager ou fonder une famille.

Les jeunes adoptent surtout une mobilité plus flexible

La principale transformation tient peut-être moins au rejet de l’automobile qu’à la fin de son exclusivité. Les générations précédentes associaient plus souvent la mobilité à la possession d’une voiture personnelle. Les plus jeunes combinent davantage plusieurs solutions selon le trajet.

Dans l’enquête internationale de l’Observatoire Cetelem, 69 % des 18-29 ans déclarent se déplacer à vélo, 56 % pratiquer le covoiturage en tant que passagers et 34 % recourir à l’autopartage. Ces proportions ne signifient pas que ces modes sont utilisés chaque jour, mais elles montrent une plus grande familiarité avec la mobilité partagée.

Un même jeune peut prendre le métro pour aller travailler, louer une voiture pour un week-end, utiliser un vélo pour les trajets courts et voyager en covoiturage pour rejoindre une autre ville. La voiture reste présente, mais elle devient une solution parmi d’autres plutôt que le point de départ de tous les déplacements.

Cette logique conduit aussi à comparer plus ouvertement les avantages de chaque véhicule. Selon le coût, la distance et les contraintes de stationnement, certains peuvent envisager de choisir entre voiture et moto, tandis que d’autres préfèrent conserver un abonnement de transport et louer ponctuellement une automobile.

La numérisation facilite cette évolution. Les applications rendent plus accessibles les horaires, les locations de courte durée, le covoiturage et la réservation de véhicules. Il devient possible de se déplacer sans posséder en permanence l’objet utilisé.

Le permis reste pourtant fortement désiré

Le succès du permis de conduire à 17 ans nuance fortement l’idée d’un désintérêt général. Depuis le 1er janvier 2024, les jeunes peuvent passer le permis B dès cet âge. Au cours de cette première année, 290 050 personnes de 17 ans ont passé l’épreuve pratique et 211 471 l’ont obtenue, selon le bilan publié par le ministère de l’Intérieur en février 2025.

Cette demande peut avoir été renforcée par la nouveauté de la réforme et ne permet pas, à elle seule, de mesurer l’évolution durable des comportements. Elle montre néanmoins que l’envie de conduire reste forte lorsque l’accès au permis est facilité.

Obtenir le permis et posséder une voiture sont en réalité deux décisions distinctes. Le permis représente une autonomie potentielle, un avantage pour l’emploi et la possibilité de conduire le véhicule familial ou une voiture louée. La propriété impose, elle, un engagement financier continu.

Le véritable changement concerne la place accordée à la voiture

Les jeunes semblent moins fascinés par la voiture comme symbole de réussite, mais ils continuent souvent à la considérer comme un outil utile. Dans l’enquête internationale de l’Observatoire Cetelem, 62 % des 18-29 ans déclarent ne pas imaginer vivre toute leur vie sans automobile. Parmi ceux dont le foyer possède déjà un véhicule, 77 % le jugent indispensable au quotidien.

Ces chiffres doivent être lus avec prudence, car ils proviennent d’un ensemble de quatorze pays et ne reflètent pas uniquement la France. Ils confirment néanmoins une tendance cohérente avec les autres données : l’attachement ne disparaît pas, il devient plus conditionnel.

La voiture est désormais davantage évaluée selon son utilité réelle. Un jeune vivant en centre-ville peut la considérer comme une dépense évitable. La même personne peut changer d’avis après un déménagement, une embauche en périphérie ou la naissance d’un enfant.

La bonne question n’est donc pas seulement de savoir pourquoi les jeunes s’intéressent moins à la voiture. Il faut surtout se demander dans quelles situations elle reste suffisamment utile pour justifier son coût. Tant que les alternatives sont accessibles, la possession peut être retardée. Dès que les contraintes quotidiennes augmentent, l’automobile retrouve souvent une place centrale, sans redevenir pour autant l’unique manière de se déplacer.

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