Présentée en novembre 1935 au Salon automobile de New York, la Cord 810 bouleverse les conventions de l’automobile américaine. Avec sa carrosserie basse, ses phares escamotables, son capot surnommé « Coffin Nose » et sa transmission aux roues avant, cette voiture de prestige affiche une modernité inhabituelle pour son époque. Commercialisée comme modèle 1936, elle associe un V8 Lycoming de 4,7 litres à une boîte mécanique à commande électropneumatique. Son dessin signé Gordon Buehrig en fait l’une des réalisations les plus reconnaissables de l’Art déco automobile.
Malgré l’enthousiasme suscité lors de sa présentation, la Cord 810 connaît une carrière difficile. Les retards de fabrication, les problèmes de mise au point et la situation financière de son constructeur limitent sa diffusion. Elle reste néanmoins une référence historique pour ses innovations et pour l’influence durable de son esthétique.
Les origines de la Cord 810 et sa présentation en 1935
La Cord 810 apparaît dans un contexte industriel particulier. Durant les années 1930, le groupe contrôlé par Errett Lobban Cord réunit plusieurs noms prestigieux de l’automobile américaine, notamment Auburn, Duesenberg et Cord. Alors que la Grande Dépression fragilise le marché des voitures de luxe, le groupe cherche à renouveler son offre avec une automobile capable de se distinguer autant par sa technique que par son apparence.
La marque possède déjà une expérience de la traction avant grâce à la Cord L-29, lancée en 1929. Cette grande automobile avait adopté une architecture mécanique audacieuse, mais sa carrière avait été interrompue au début des années 1930. La nouvelle Cord reprend le principe des roues avant motrices tout en abandonnant les proportions traditionnelles et le moteur huit cylindres en ligne de sa devancière.
Le projet trouve son origine dans l’étude d’une Duesenberg plus accessible, parfois désignée rétrospectivement comme une « Baby Duesenberg ». Harold T. Ames, responsable de Duesenberg, participe à cette réflexion industrielle. Le développement aboutit finalement à une automobile commercialisée sous la marque Cord, dont le positionnement doit conjuguer prestige, innovation et prix inférieur à celui des Duesenberg les plus exclusives.
Le dessin est confié à Gordon M. Buehrig, déjà reconnu pour son travail chez Duesenberg. Avec la participation de collaborateurs dont Vince Gardner, il imagine une carrosserie radicalement différente des grandes berlines américaines contemporaines. L’architecture à traction avant permet d’abaisser la silhouette, tandis que les formes extérieures privilégient des surfaces continues et des éléments mécaniques dissimulés.
La Cord 810 est dévoilée au National Automobile Show de New York en novembre 1935. Son apparence spectaculaire attire immédiatement l’attention du public. Pourtant, les voitures présentées ne correspondent pas encore à une production industrielle parfaitement stabilisée. La transmission et plusieurs composants nécessitent des travaux supplémentaires, ce qui retarde les premières livraisons effectives jusqu’aux premiers mois de 1936.
Ce décalage entre présentation et commercialisation explique une particularité chronologique : la Cord 810 apparaît en 1935, mais correspond à l’année-modèle 1936. Sa fabrication s’inscrit principalement dans cette dernière année, avant son remplacement par une évolution portant une nouvelle désignation.
Un design Art déco aux caractéristiques révolutionnaires
La caractéristique visuelle la plus célèbre de la Cord 810 est son capot avant, rapidement surnommé « Coffin Nose », littéralement « nez de cercueil ». Contrairement aux automobiles de luxe traditionnelles, elle ne possède pas de grande calandre verticale indépendante. Son capot forme un volume allongé, arrondi aux extrémités, dont les côtés sont parcourus de fentes horizontales destinées à la circulation de l’air.
Ces ouvertures se prolongent visuellement sur la partie avant et donnent à la voiture une identité immédiatement reconnaissable. Les versions standard présentent généralement sept rangées principales de fentes latérales. Leur dessin contribue à l’impression de largeur et de continuité de la carrosserie, tout en remplaçant les éléments de refroidissement traditionnellement exposés.
Autre innovation spectaculaire, les phares escamotables sont intégrés aux ailes avant. Lorsqu’ils sont fermés, ils disparaissent presque entièrement dans la carrosserie. Leur ouverture s’effectue manuellement depuis l’habitacle au moyen de commandes mécaniques. Ce dispositif permet de conserver des ailes aux surfaces lisses, sans les projecteurs extérieurs caractéristiques des années 1930.
La Cord 810 compte parmi les premières automobiles de série à avoir popularisé cette solution, généralement présentée comme la première voiture de production équipée de phares rétractables. Leur présence participe autant à son originalité technique qu’à son esthétique aérodynamique.
Les ailes enveloppantes, les charnières de portes dissimulées et l’absence de marchepieds accentuent la modernité de l’ensemble. Sur les berlines, la ligne du pavillon s’étire vers une partie arrière arrondie, tandis que les roues à enjoliveurs profilés prolongent les volumes de la carrosserie. L’ensemble évoque les recherches aérodynamiques de l’époque sans adopter une silhouette entièrement profilée.
Le style intérieur reçoit une attention comparable. La planche de bord adopte une présentation inspirée de l’instrumentation aéronautique, avec de nombreux cadrans disposés face au conducteur. Les commandes sont intégrées dans un ensemble décoratif caractéristique de l’Art déco. Le petit sélecteur de vitesses situé près de la colonne de direction constitue l’une des particularités les plus remarquables du poste de conduite.
Cette approche esthétique dépasse la simple recherche d’originalité. Le dessin exploite directement les possibilités offertes par la disposition mécanique, notamment l’abaissement du plancher et la suppression des éléments traditionnellement nécessaires à une transmission arrière.
Un V8 Lycoming et une transmission avant sophistiquée
Sous son capot, la Cord 810 reçoit un moteur V8 atmosphérique fabriqué par Lycoming, entreprise appartenant au même groupe industriel. Ce bloc à soupapes latérales possède une cylindrée de 288,6 pouces cubes, soit environ 4,7 litres. Sa puissance annoncée atteint 125 hp à 3 500 tr/min, une valeur adaptée au positionnement de grande routière de prestige du modèle.
Le moteur est installé longitudinalement à l’avant, mais la disposition mécanique diffère de celle des voitures américaines classiques. La boîte-pont se trouve devant le moteur et transmet la puissance aux roues avant. Cette architecture permet de supprimer l’arbre de transmission vers l’essieu arrière et le tunnel central qui l’accompagne habituellement.
La Cord 810 n’invente pas la traction avant, déjà employée sur plusieurs automobiles antérieures. Elle se distingue cependant par l’association de cette transmission, d’un moteur V8 et d’une carrosserie particulièrement basse. L’implantation du groupe motopropulseur contribue à son équilibre visuel et à l’aménagement de son habitacle.
La boîte mécanique à quatre rapports utilise le système Bendix « Electric Hand ». Le conducteur présélectionne le rapport souhaité à l’aide d’une petite commande placée à proximité du volant. Le changement effectif intervient ensuite avec l’action sur l’embrayage, grâce à un mécanisme combinant commande électrique et assistance par dépression.
Cette solution se révèle très avancée pour son époque, mais également complexe à entretenir. Les dysfonctionnements du système de sélection et les difficultés de mise au point de la transmission figurent parmi les problèmes rencontrés lors des débuts commerciaux de la voiture. Ils participent aux retards de livraison et affectent la réputation de fiabilité de la Cord 810.
La structure autoporteuse en acier représente une autre particularité importante. Associée à la suspension avant indépendante et à l’essieu arrière rigide, elle permet de conserver une hauteur relativement contenue sans sacrifier totalement le confort attendu d’une automobile de luxe. Les freins hydrauliques à tambour équipent les quatre roues.
Il faut distinguer cette motorisation atmosphérique de celle de la Cord 812 Supercharged, apparue dans la gamme suivante. Cette dernière reçoit un compresseur et développe environ 170 hp, avec des échappements chromés extérieurs caractéristiques. Ces éléments n’appartiennent pas à la configuration standard de la Cord 810 de 1936.
Fiche technique de la Cord 810
| Caractéristique | Cord 810 (1936) |
|---|---|
| Marque | Cord |
| Première présentation | Novembre 1935, New York |
| Année-modèle | 1936 |
| Production | Principalement 1936 |
| Pays de fabrication | États-Unis |
| Site d’assemblage | Connersville, Indiana |
| Segment | Automobile de prestige |
| Carrosseries | Berline quatre portes, cabriolet deux portes et cabriolet quatre portes |
| Structure | Carrosserie autoporteuse en acier |
| Architecture moteur | V8 à 90°, soupapes latérales |
| Motoriste | Lycoming |
| Cylindrée | 4 729 cm³ environ (288,6 cu in) |
| Alésage x course | 88,9 x 95,25 mm |
| Alimentation | Carburateur Stromberg |
| Refroidissement | Liquide |
| Puissance | 125 hp à 3 500 tr/min |
| Couple | Environ 298 Nm à 1 700 tr/min, valeur indicative |
| Implantation moteur | Longitudinale avant |
| Transmission | Traction avant |
| Boîte de vitesses | Mécanique à quatre rapports, présélection Bendix Electric Hand |
| Embrayage | Monodisque à sec |
| Suspension avant | Roues indépendantes, ressort à lames transversal |
| Suspension arrière | Essieu rigide, ressorts à lames semi-elliptiques |
| Direction | Mécanique |
| Freins | Tambours hydrauliques aux quatre roues |
| Pneumatiques | 6.50-16 |
| Empattement | 3 175 mm |
| Longueur | Environ 4 960 mm |
| Largeur | Environ 1 800 à 1 823 mm |
| Hauteur | Variable selon la carrosserie et les sources |
| Poids | Environ 1 700 à 1 900 kg selon la carrosserie |
| Vitesse maximale | Environ 130 à 150 km/h selon les références historiques |
| Équipement distinctif | Phares escamotables à commande manuelle |
Les différentes carrosseries de la Cord 810
La Cord 810 est proposée en quatre principales configurations de carrosserie pour l’année-modèle 1936. Toutes reposent sur un empattement de 125 pouces, soit 3 175 mm, et partagent l’essentiel de leur mécanique. Les différences concernent principalement le nombre de portes, l’aménagement intérieur, la présence d’un toit fixe ou d’une capote et le niveau de finition.
La Westchester Sedan constitue la berline d’accès à la gamme. Cette quatre portes privilégie une configuration intérieure relativement classique, avec une habitabilité adaptée aux déplacements familiaux ou professionnels. Son tarif de base est généralement annoncé à 1 995 dollars lors de sa commercialisation américaine.
La Beverly Sedan reprend la carrosserie fermée, mais adopte une présentation intérieure plus luxueuse. Elle se distingue notamment par son aménagement à sièges individuels et ses accoudoirs, destiné à offrir davantage de confort aux occupants. Son prix de lancement se situe autour de 2 095 dollars.
La Cord 810 Sportsman représente la déclinaison la plus sportive de la gamme. Ce cabriolet deux portes à deux places principales conserve les lignes du capot Coffin Nose et les phares escamotables, mais les associe à un habitacle ouvert et à une silhouette plus compacte visuellement. Sa carrosserie particulière et sa diffusion limitée en font aujourd’hui l’une des versions les plus recherchées par les collectionneurs.
La Phaeton Convertible offre une autre interprétation de la conduite à ciel ouvert. Avec ses quatre portes et son habitacle plus spacieux, elle s’adresse à une clientèle souhaitant combiner le prestige d’un cabriolet et la polyvalence d’une grande voiture de tourisme. Son tarif de base avoisine 2 195 dollars, contre environ 2 145 dollars pour la Sportsman.
Les prix placent la Cord 810 dans le haut du marché automobile américain, sans atteindre ceux des Duesenberg les plus prestigieuses. Cette stratégie tarifaire devait permettre d’attirer une clientèle aisée sensible à l’innovation, mais elle se heurte à une conjoncture économique encore difficile et à une production insuffisamment régulière.
Production, difficultés commerciales et passage à la Cord 812
L’accueil enthousiaste réservé à la Cord 810 ne suffit pas à assurer son succès commercial. Les premiers exemplaires sont difficiles à produire en série, notamment en raison de la complexité de la transmission et des ajustements nécessaires sur plusieurs équipements. Les retards entre la présentation de novembre 1935 et les livraisons du printemps 1936 fragilisent la confiance des acheteurs potentiels.
La fabrication est principalement assurée à Connersville, dans l’Indiana, au sein de l’organisation industrielle du groupe Auburn-Cord-Duesenberg. La marque doit composer avec des moyens financiers limités, alors que le développement d’une automobile aussi innovante nécessite des investissements importants et une mise au point rigoureuse.
Les chiffres de production historiques ne sont pas entièrement concordants. Certaines références avancent environ 1 764 Cord 810 pour 1936, tandis que d’autres utilisent des décomptes inférieurs ou des catégories différentes. Les estimations concernant l’ensemble des Cord 810 et 812 tournent généralement autour de quelques milliers d’exemplaires. Ces écarts tiennent notamment aux méthodes de comptage, aux voitures inachevées et aux véhicules renumérotés lors du changement d’année-modèle.
Pour 1937, la Cord 812 prend le relais. Elle conserve l’essentiel de la carrosserie et de l’architecture mécanique de la 810, mais la gamme évolue avec de nouvelles variantes, notamment des carrosseries à empattement allongé et une motorisation suralimentée. Le constructeur cherche ainsi à renforcer l’attrait de son automobile tout en corrigeant les défauts observés lors de sa première année de commercialisation.
Ces améliorations arrivent cependant trop tard pour inverser la situation financière du groupe. La production des Cord cesse en 1937, mettant fin à une aventure industrielle particulièrement ambitieuse. Aucun successeur direct n’est commercialisé sous la marque après cette disparition.
La Cord 810 dans l’histoire de l’automobile de collection
La rareté de la Cord 810, son style immédiatement identifiable et son importance technique expliquent sa place particulière parmi les automobiles américaines d’avant-guerre. Les berlines Westchester et Beverly constituent des témoins essentiels de la conception originale, tandis que les cabriolets Sportsman et Phaeton attirent particulièrement les collectionneurs recherchant des carrosseries ouvertes.
La valeur d’un exemplaire dépend fortement de son authenticité, de son état de restauration, de son historique et de sa carrosserie. Les transactions peuvent présenter des écarts considérables entre une berline nécessitant des travaux et un cabriolet restauré dans une configuration conforme à l’origine. Les numéros d’identification, la correspondance des éléments mécaniques et la documentation historique jouent donc un rôle important dans l’expertise.
L’entretien demande également des compétences spécialisées. Le système Bendix Electric Hand, les transmissions avant et les mécanismes de phares rétractables nécessitent une bonne connaissance de leur conception. Une restauration fidèle implique de préserver ces dispositifs plutôt que de les remplacer par des solutions modernes qui modifieraient le caractère technique de l’automobile.
La reconnaissance de la Cord 810 dépasse le cercle des collectionneurs. En 1951, le Museum of Modern Art de New York l’intègre à son exposition « 8 Automobiles », consacrée à l’automobile comme objet de design. Cette sélection souligne la place du travail de Gordon Buehrig dans l’histoire du style industriel américain.
Le dessin de la Cord connaît également une seconde vie après la disparition de la marque. Des éléments de carrosserie et de l’outillage sont réutilisés pour les Hupmobile Skylark et Graham Hollywood, commercialisées au début des années 1940. Ces automobiles conservent une partie de l’identité esthétique de la Cord, mais adoptent des architectures mécaniques différentes, notamment une transmission classique aux roues arrière.
