La Ferrari 159 S occupe une place particulière dans l’histoire de la marque. Apparue en 1947, quelques mois seulement après les premières voitures portant le nom Ferrari, elle constitue une étape de transition entre la 125 S originelle et les modèles 166 qui allaient bientôt imposer le constructeur italien en compétition. Sa carrière fut extrêmement courte, mais elle apporta à Ferrari sa première victoire internationale.
Cette barquette de course ne doit donc pas être considérée comme un modèle isolé. Elle représente un moment précis du développement de la jeune entreprise d’Enzo Ferrari : celui où les principes mécaniques de la première Ferrari sont conservés, puis rapidement améliorés afin d’obtenir davantage de puissance et de compétitivité.
Une évolution directe de la Ferrari 125 S
La 159 S dérive directement de la Ferrari 125 S, première voiture construite sous le nom Ferrari. Les deux modèles partagent la même architecture générale, notamment un moteur V12 atmosphérique placé longitudinalement à l’avant et un châssis tubulaire destiné à la compétition.
La principale évolution concerne la cylindrée. Sur la 125 S, le moteur cubait environ 1,5 litre. Pour créer la 159 S, Ferrari augmenta à la fois l’alésage et la course des douze cylindres. L’alésage passa à 59 mm et la course à 58 mm, portant la cylindrée totale à 1 902,84 cm³.
Cette transformation répondait à un besoin concret. En 1947, Ferrari devait encore démontrer la valeur de ses voitures face à des constructeurs déjà établis. Augmenter la cylindrée permettait d’obtenir davantage de puissance sans abandonner le V12 compact conçu pour les premières automobiles de la marque.
La 159 S illustre ainsi la méthode de développement adoptée durant les débuts de Ferrari. Les premiers châssis et moteurs évoluaient rapidement entre les courses, parfois au point qu’une même voiture pouvait recevoir plusieurs configurations successives. Cette pratique explique certaines difficultés rencontrées aujourd’hui lorsqu’il faut établir précisément le nombre d’exemplaires produits ou attribuer une configuration donnée à un châssis particulier.
Pourquoi porte-t-elle le nombre 159 ?
La désignation 159 ne correspond ni à la cylindrée totale du moteur ni à une série de production. Elle fait référence à la cylindrée approximative d’un seul cylindre. Chaque chambre du V12 présente une cylindrée de 158,57 cm³, arrondie à 159.
Ce principe de dénomination fut utilisé sur plusieurs Ferrari historiques. Le nombre pouvait désigner le volume d’un cylindre plutôt que celui de l’ensemble du moteur. En multipliant 158,57 cm³ par douze, on retrouve la cylindrée totale légèrement supérieure à 1,9 litre.
Cette logique permet également de comprendre la filiation avec la 125 S, dont chaque cylindre affichait environ 125 cm³, puis avec la Ferrari 166 S. Les noms successifs traduisent donc directement l’augmentation progressive de la cylindrée du V12.
Un V12 de 1,9 litre développant 125 ch
Le moteur de la Ferrari 159 S est un V12 atmosphérique ouvert à 60 degrés. Installé à l’avant, il utilise un simple arbre à cames en tête pour chaque rangée de cylindres et deux soupapes par cylindre. Cette architecture reste relativement simple, mais elle permet d’obtenir un moteur compact, équilibré et capable de fonctionner à un régime élevé pour l’époque.
L’alimentation est confiée à trois carburateurs Weber 32 DCF. L’allumage repose sur une bougie par cylindre et deux magnétos. Avec un taux de compression de 8,5:1, le moteur développe officiellement 125 ch à 6 500 tr/min, soit environ 66 ch par litre.
La puissance brute peut sembler modeste au regard des voitures de sport modernes. Elle doit toutefois être replacée dans le contexte de 1947. La 159 S était une voiture légère, étroite et dépourvue des équipements de confort ou de sécurité qui alourdissent les automobiles contemporaines. Sa mécanique était avant tout conçue pour maintenir un rythme élevé sur des épreuves longues et exigeantes.
L’intérêt du V12 ne résidait pas uniquement dans sa puissance maximale. La multiplication des cylindres favorisait une délivrance plus régulière du couple et limitait les vibrations. Pour une voiture de course amenée à rouler plusieurs heures à haut régime, cette souplesse mécanique pouvait constituer un avantage important.
Un châssis encore proche des voitures d’avant-guerre
La 159 S repose sur un châssis tubulaire en acier. À l’avant, les roues sont indépendantes, avec des triangles de longueurs inégales et un ressort à lames transversal. À l’arrière, Ferrari conserve un essieu rigide associé à des ressorts semi-elliptiques et à une barre antiroulis.
Les quatre roues sont équipées de freins à tambour. La transmission comporte cinq rapports avant et une marche arrière. L’empattement mesure 2 420 mm, tandis que les voies avant et arrière atteignent 1 240 mm. Le réservoir peut contenir 72 litres de carburant.
Cette fiche technique montre que la 159 S se situe à la rencontre de deux époques. Le châssis tubulaire et la suspension avant indépendante annoncent les voitures de sport modernes, tandis que l’essieu arrière rigide, les ressorts à lames et les freins à tambour restent hérités des conceptions antérieures à la Seconde Guerre mondiale.
Ferrari proposa au moins deux configurations de carrosserie. L’une adoptait des lignes enveloppantes, avec les roues intégrées dans les ailes. L’autre utilisait des garde-boue séparés, plus proches de ceux d’une monoplace. Ces différences ne relevaient pas seulement de l’esthétique : elles pouvaient répondre au type d’épreuve, aux exigences aérodynamiques ou à la nécessité de faciliter les interventions mécaniques.
Les données officielles disponibles ne fournissent pas de poids, de vitesse maximale ni de temps d’accélération clairement établis. Les chiffres publiés ailleurs doivent donc être considérés avec prudence, car ils peuvent correspondre à une estimation, à une autre configuration ou à une évolution ultérieure du même châssis.
Les débuts en course à Pescara
La Ferrari 159 S fit ses débuts en compétition le 15 août 1947 sur le circuit de Pescara, avec Franco Cortese au volant. Cette épreuve se déroulait sur un tracé routier très rapide et particulièrement long, où la fiabilité mécanique comptait autant que la vitesse pure.
Cortese prit la tête de la course, mais un problème de refroidisseur d’huile obligea l’équipe à immobiliser la voiture pendant environ 21 minutes. Malgré ce retard considérable, le pilote réalisa ensuite le meilleur tour et remonta jusqu’à la deuxième place.
Ce résultat est révélateur du potentiel de la 159 S. La voiture disposait manifestement du rythme nécessaire pour gagner, mais Ferrari restait une structure récente, encore en phase d’apprentissage. À cette époque, une défaillance périphérique, comme un problème de lubrification ou de refroidissement, pouvait ruiner une course même si le moteur lui-même se montrait performant.
La deuxième place obtenue à Pescara ne fut donc pas seulement un résultat honorable. Elle confirma que l’augmentation de cylindrée réalisée à partir de la 125 S avait produit une voiture compétitive et encouragea Ferrari à poursuivre rapidement dans cette direction.
La première victoire internationale de Ferrari
Le moment le plus important de la carrière de la 159 S survint le 12 octobre 1947 lors du Grand Prix de Turin. L’épreuve se déroulait dans le parc du Valentino, sur un circuit urbain où les voitures de sport affrontaient un parcours exigeant pendant plusieurs heures.
La Ferrari était pilotée par le Français Raymond Sommer, déjà reconnu pour son endurance, sa vitesse et sa capacité à ménager la mécanique. Il parcourut 105 tours, soit 504 km, en 4 h 38 min 57 s. Sa vitesse moyenne atteignit 108,82 km/h.
Sommer s’imposa avec un tour d’avance. Cette victoire est généralement considérée comme la première victoire internationale de Ferrari. La nuance est importante, car la marque avait déjà obtenu des succès dans des épreuves italiennes, notamment avec la 125 S. Turin donna toutefois à la jeune entreprise une reconnaissance dépassant le cadre national.
La performance démontra aussi que la 159 S pouvait associer vitesse et endurance. Gagner une course de près de cinq heures ne nécessitait pas seulement un moteur puissant. Il fallait préserver les freins à tambour, gérer les pneumatiques, contrôler les températures et maintenir un rythme suffisamment élevé sans exposer la mécanique à une défaillance.
La victoire de Turin transforma ainsi une évolution technique intermédiaire en modèle historiquement important. Sans avoir été produite en série ni engagée pendant plusieurs saisons, la 159 S apporta à Ferrari une preuve immédiate de sa capacité à battre des concurrents expérimentés.
Une carrière limitée à trois compétitions
Selon les informations historiques publiées par Ferrari, la 159 S ne participa qu’à trois compétitions. Une carrière aussi courte peut surprendre, mais elle correspond au rythme de développement très rapide adopté par la marque pendant ses premières années.
La 159 S n’avait pas vocation à rester longtemps au catalogue. Son moteur de 1,9 litre constituait déjà une étape vers une cylindrée supérieure. La famille 166, dotée d’un V12 de près de 2 litres, prit rapidement le relais et devint l’une des premières lignées véritablement emblématiques de Ferrari.
Ce remplacement rapide ne signifie pas que la 159 S fut un échec. Au contraire, sa fonction était précisément de valider des évolutions mécaniques en compétition. Sa victoire à Turin confirma le potentiel du V12 agrandi et prépara le terrain pour des voitures plus abouties, engagées dans un programme sportif plus vaste.
Combien de Ferrari 159 S ont été construites ?
Le nombre exact de Ferrari 159 S mérite d’être présenté avec prudence. Certaines publications évoquent deux exemplaires. Ferrari indique de son côté que la production de 1947 comprenait deux 125 S et un prototype 159 S.
Cette divergence ne signifie pas nécessairement que l’une des versions est entièrement erronée. Les premières Ferrari étaient fréquemment modifiées, reconstruites ou converties d’une spécification à une autre. Un châssis initialement utilisé comme 125 S pouvait recevoir un moteur plus gros et être engagé ensuite sous l’appellation 159 S.
Dans ce contexte, compter les carrosseries, les châssis ou les configurations de course peut conduire à des résultats différents. La formulation la plus rigoureuse consiste donc à retenir l’existence d’un prototype 159 S clairement identifié par Ferrari, tout en signalant que certaines sources historiques attribuent cette désignation à deux voitures ou à deux configurations distinctes.
Cette incertitude reflète les conditions artisanales des débuts de la marque. En 1947, l’usine Ferrari de Maranello ne produisait pas encore des gammes standardisées selon les méthodes industrielles qui seraient développées plus tard. Les voitures de compétition évoluaient presque en continu, au gré des courses et des solutions techniques disponibles.
Pourquoi la Ferrari 159 S reste importante
La Ferrari 159 S n’est ni la première Ferrari, ni le modèle qui remporta les plus grandes épreuves internationales des années suivantes. Son importance tient à son rôle de trait d’union. Elle montre comment Ferrari transforma rapidement une première automobile prometteuse en une voiture capable de gagner au niveau international.
Son V12 de 1,9 litre préfigure l’augmentation progressive des cylindrées qui caractérisera les premières Ferrari de sport. Sa victoire à Turin prouve que cette évolution n’était pas seulement théorique. En quelques mois, la jeune marque avait corrigé, amélioré et engagé sa mécanique jusqu’à obtenir un succès majeur.
La 159 S permet enfin de comprendre que les premières Ferrari ne formaient pas encore des modèles parfaitement séparés, produits selon des séries clairement délimitées. Elles constituaient plutôt une chaîne d’expérimentations. La 125 S, la 159 S puis la 166 S racontent moins trois histoires indépendantes qu’une même progression technique menée à un rythme exceptionnel au cours de l’année 1947.











