Lancia Lambda

Lancia Lambda

Présentée au Salon de Paris en octobre 1922, la Lancia Lambda est l’une des automobiles les plus novatrices de l’entre-deux-guerres. Conçue sous l’impulsion de Vincenzo Lancia, elle rompt avec les conventions de son époque en associant une carrosserie autoporteuse, une suspension avant à roues indépendantes et un moteur quatre cylindres en V étroit. Ces solutions permettent d’obtenir une voiture relativement basse, rigide et confortable, alors que la plupart de ses concurrentes reposent encore sur un châssis séparé et des essieux rigides.

Produite jusqu’en 1931 à environ 13 000 exemplaires, la Lancia Lambda connaît neuf séries successives. Initialement proposée sous la forme d’une Torpedo ouverte, elle évolue avec des motorisations plus puissantes, différents empattements et des carrosseries réalisées par des ateliers spécialisés. Son intérêt dépasse largement ses performances : elle marque une étape décisive dans la conception structurelle des automobiles de série.

Histoire de la Lancia Lambda : une révolution lancée en 1922

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, Vincenzo Lancia souhaite développer une automobile capable de combiner les qualités routières d’une voiture sportive avec le confort d’une grande voiture de tourisme. Les modèles contemporains sont généralement construits autour d’un lourd châssis à longerons, sur lequel vient se fixer une carrosserie indépendante. Cette organisation limite les possibilités de réduction du poids et impose souvent une position de conduite relativement élevée.

La réflexion de Lancia aboutit à une architecture différente : utiliser directement la structure de la carrosserie pour supporter les efforts mécaniques. Une demande de brevet est déposée le 7 décembre 1918, puis enregistrée en Italie le 28 mars 1919 sous le numéro 171922. Ce principe constitue le fondement de la future Lambda.

L’ingénieur Battista Falchetto joue un rôle essentiel dans le développement du projet, notamment dans la mise au point des solutions de suspension. Le 1er septembre 1921, Vincenzo Lancia et le pilote essayeur Luigi Gismondi participent à des essais sur la route du Mont-Cenis, entre Turin et les Alpes. Ces essais permettent d’évaluer le comportement de la nouvelle structure et de la suspension avant sur des routes particulièrement exigeantes.

La présentation officielle intervient au Salon de l’automobile de Paris en octobre 1922. La Lambda attire l’attention par ses caractéristiques techniques inhabituelles, mais également par sa silhouette basse et ses proportions équilibrées. Sa production commence à la fin de l’année, tandis que sa commercialisation se développe en 1923.

La nouvelle venue succède dans la gamme des grandes quatre cylindres à la Lancia Kappa, dont la conception était beaucoup plus conventionnelle. Avec la Lambda, le constructeur turinois affirme une philosophie fondée sur l’innovation mécanique plutôt que sur la seule augmentation de la cylindrée ou de la puissance.

Une carrosserie autoporteuse et des suspensions très avancées

La principale originalité de la Lancia Lambda réside dans sa structure autoporteuse en acier. Contrairement à une automobile traditionnelle, sa carrosserie n’est pas simplement posée sur un châssis indépendant. Des éléments en tôle emboutie, des renforts transversaux et un tunnel central forment un ensemble résistant qui participe directement à la rigidité du véhicule.

Cette conception permet de réduire la hauteur de la voiture et d’abaisser son centre de gravité. Elle contribue également à une meilleure résistance aux déformations, sans nécessiter les lourds longerons d’un châssis classique. La Lambda figure ainsi parmi les premières automobiles de grande série à exploiter aussi largement le principe de la carrosserie autoporteuse.

Il ne s’agit toutefois pas d’une monocoque moderne au sens strict. La carrosserie Torpedo d’origine est ouverte, sans pavillon participant à la rigidité, et sa structure conserve des particularités propres aux techniques des années 1920. Les versions destinées aux carrossiers adoptent également des aménagements structurels différents afin de recevoir des carrosseries spéciales.

La suspension avant représente une seconde innovation majeure. Lancia abandonne l’essieu rigide au profit de roues indépendantes guidées par des montants coulissants verticaux. Des ressorts hélicoïdaux et un dispositif d’amortissement assurent le contrôle des mouvements. Cette architecture permet à chaque roue avant de réagir aux irrégularités de la chaussée sans imposer exactement le même déplacement à la roue opposée.

À l’arrière, la voiture conserve un essieu rigide suspendu par des ressorts à lames semi-elliptiques. Elle ne possède donc pas quatre roues indépendantes, mais son train avant constitue une avancée remarquable pour une automobile de tourisme de cette période.

La Lambda dispose également de freins à tambour sur les quatre roues, commandés mécaniquement. Associés à sa structure basse et à sa suspension avant, ils participent à des qualités routières particulièrement appréciées sur les routes souvent dégradées de l’entre-deux-guerres.

Cette recherche d’efficacité structurelle restera une caractéristique importante de Lancia. La Lancia Aprilia, lancée en 1937, prolongera cette philosophie avec une carrosserie autoporteuse aérodynamique et des solutions de suspension sophistiquées.

Moteur V4 et évolutions des neuf séries

La Lancia Lambda reçoit un moteur quatre cylindres en V particulièrement compact. Son angle d’ouverture très faible permet de rapprocher les deux rangées de cylindres et d’utiliser une culasse commune. Cette disposition offre un encombrement réduit par rapport à un moteur en ligne de cylindrée comparable, tout en conservant une architecture mécanique originale.

Le premier moteur, désigné Tipo 67, possède une cylindrée d’environ 2,1 litres et développe 49 ch. Il utilise un arbre à cames en tête et une alimentation par carburateur. Avec une course de piston de 120 mm, sa conception privilégie la souplesse et la capacité à entraîner une grande automobile de tourisme.

Les premières séries bénéficient progressivement de modifications mécaniques et d’améliorations de détail. La transmission, initialement dotée de trois rapports avant, évolue vers une boîte à quatre rapports au milieu des années 1920. Les chronologies historiques divergent légèrement sur la série exacte ayant inauguré cette modification, généralement associée à la quatrième ou à la cinquième série.

La sixième série, introduite en 1925, marque une évolution importante de la gamme. Lancia propose un empattement allongé permettant d’aménager un habitacle plus spacieux, notamment dans des configurations à six places. La disponibilité de structures adaptées aux carrossiers élargit également les possibilités de personnalisation.

Avec la septième série, apparue en 1926, la cylindrée atteint environ 2,37 litres. Le moteur Tipo 78 développe alors 59 ch. Cette augmentation améliore les performances sans remettre en cause l’architecture générale de la voiture.

La huitième série, lancée en 1928, reçoit le moteur Tipo 79 de 2,57 litres, développant 69 ch. Elle constitue l’une des évolutions les plus abouties de la Lambda, avec une vitesse maximale pouvant atteindre environ 120 à 125 km/h selon la carrosserie et les données retenues. La neuvième série, produite en 1931, clôt la carrière du modèle avec une offre particulièrement orientée vers les réalisations carrossées.

Le moteur V4 à angle étroit restera durablement associé à l’identité technique de Lancia. La Lancia Appia, présentée en 1953, poursuivra cette tradition dans une automobile de dimensions plus modestes. La Lancia Fulvia de 1963 en représentera une autre expression importante, avec un V4 compact adapté à une architecture à traction avant.

Fiche technique de la Lancia Lambda

CARACTÉRISTIQUEDONNÉES
ConstructeurLancia
ModèleLambda
PrésentationOctobre 1922, Salon de Paris
Production1922 à 1931
Pays de fabricationItalie, Turin
Nombre de séries9
Production totaleEnviron 13 000 exemplaires
CarrosseriesTorpedo, berline, carrosseries spéciales
Architecture moteur4 cylindres en V à angle étroit
Implantation moteurLongitudinale avant
Cylindrée initialeEnviron 2 119 cm³
Cylindrée série VIIEnviron 2 370 cm³
Cylindrée séries VIII et IXEnviron 2 569 cm³
Puissance49, 59 ou 69 ch selon la série
Régime de puissance3 250 à 3 500 tr/min selon moteur
Alésage × course75 × 120 mm, 79 × 120 mm ou environ 82,5 × 120 mm
DistributionArbre à cames en tête
AlimentationCarburateur
RefroidissementLiquide
TransmissionPropulsion
Boîte de vitessesManuelle à 3 puis 4 rapports
StructureCarrosserie autoporteuse en acier sur les versions originelles, structures adaptées sur certaines versions carrossables
Suspension avantRoues indépendantes, montants coulissants et ressorts hélicoïdaux
Suspension arrièreEssieu rigide, ressorts à lames semi-elliptiques
DirectionMécanique à vis
FreinageTambours aux quatre roues, commande mécanique
RouesÀ rayons, dimensions variables selon série
Empattement court3 100 mm
Empattement long3 420 mm
VoiesEnviron 1 330 à 1 432 mm selon version et essieu
Longueur, largeur et hauteurVariables selon les carrosseries
PoidsEnviron 1 225 kg pour la première Torpedo, variable selon version
Vitesse maximaleEnviron 110 à 125 km/h selon motorisation et carrosserie

Carrosseries, design et production

La silhouette de la Lancia Lambda traduit directement ses choix techniques. Sa caisse est plus basse que celle de nombreuses automobiles contemporaines, avec un long capot, une calandre verticale et des phares circulaires séparés. Les ailes enveloppent les roues à rayons, tandis que l’habitacle ouvert de la Torpedo conserve une présentation élégante et fonctionnelle.

Sur les premières versions, la carrosserie fait partie intégrante de la conception structurelle. Cette particularité impose certaines contraintes aux transformations, car il n’est pas possible de remplacer librement la carrosserie comme sur un châssis traditionnel sans tenir compte de la résistance de l’ensemble.

Lancia développe progressivement des solutions permettant de proposer des voitures à empattement long et des châssis adaptés aux ateliers spécialisés. Plusieurs carrossiers réalisent ainsi des berlines, cabriolets et carrosseries de tourisme particulières. Certaines Lambda fermées utilisent notamment la technique Weymann, associant une ossature spécifique à un revêtement souple destiné à limiter les vibrations et les grincements.

Les différences de carrosserie expliquent pourquoi les dimensions, les masses et parfois les performances varient sensiblement d’un exemplaire à l’autre. Une Torpedo courte de première série ne possède ni les proportions ni nécessairement les caractéristiques d’une berline longue de la fin des années 1920.

Le Museo Nazionale dell’Automobile de Turin conserve notamment une Lambda de 1928 à carrosserie Weymann, présentée comme ayant appartenu à Vincenzo Lancia. Cette berline à six places illustre l’évolution du modèle vers une automobile de voyage plus confortable et plus fermée.

La production totale est généralement estimée à environ 13 000 exemplaires. Les décomptes détaillés des neuf séries aboutissent à un chiffre voisin de 13 003 unités, tandis que certaines publications historiques retiennent des totaux légèrement différents. La huitième série est la plus représentée dans les tableaux de production couramment publiés, avec environ 3 900 voitures.

La Lambda demeure aujourd’hui une automobile de collection particulièrement recherchée pour son importance technique. L’identification précise de la série, la conformité de la motorisation, l’authenticité de la carrosserie et l’état de la structure porteuse sont essentiels pour apprécier un exemplaire. Les archives historiques Lancia permettent notamment de vérifier certaines informations de fabrication à partir des numéros de châssis et de moteur.

La Lancia Lambda en compétition et aux Mille Miglia

Bien qu’elle ait été développée comme une automobile de tourisme, la Lambda possède des qualités qui favorisent son utilisation en compétition. Sa tenue de route, sa stabilité et sa structure relativement légère lui permettent de se distinguer dans les longues épreuves routières, où la régularité et la résistance mécanique comptent autant que la puissance maximale.

En 1926, Ermenegildo Strazza remporte une course à Gallarate au volant d’une Lambda. Le modèle se fait ensuite remarquer aux Mille Miglia, épreuve italienne de longue distance créée en 1927 et disputée sur des routes ouvertes à la circulation.

Lors de la première édition, en 1927, Strazza et Attilio Varallo terminent quatrièmes du classement général et remportent leur catégorie. Une autre Lambda, conduite par Pugno et Bergia, prend la cinquième place du classement général, confirmant les capacités de la voiture dans cette compétition particulièrement exigeante.

En 1928, plusieurs exemplaires reçoivent des préparations spécifiques. Certaines voitures sont équipées de carrosseries spider allégées réalisées par Casaro et de modifications mécaniques, notamment des culasses spéciales permettant d’atteindre environ 80 ch. Ces caractéristiques concernent les voitures de course et non les modèles commercialisés en série.

Cette année-là, Strazza et Varallo terminent troisièmes au classement général des Mille Miglia et remportent leur catégorie. Luigi Gismondi se distingue également en occupant provisoirement la deuxième position avant d’abandonner près de Rovigo. En 1929, Strazza et Varallo obtiennent une nouvelle quatrième place au général et une victoire de catégorie.

Ces résultats montrent que les qualités de la Lambda ne se limitent pas à ses innovations théoriques. Son comportement routier lui permet de rivaliser sur de longues distances avec des automobiles plus directement orientées vers la compétition.

La Lambda contribue aussi à établir la réputation de Lancia comme constructeur privilégiant les solutions mécaniques originales. Cette démarche se retrouve dans plusieurs générations ultérieures, notamment la Lancia Ardea de 1939, qui associe un petit moteur V4 à une carrosserie autoporteuse, puis dans la Lancia Aurelia de 1950, célèbre pour son moteur V6 de série et son architecture mécanique élaborée.

La carrière commerciale de la Lambda s’achève en 1931, dans une gamme Lancia en pleine évolution. La Dilambda, plus imposante et équipée d’un V8, occupe déjà un segment supérieur, tandis que l’Artena prend place parmi les nouvelles voitures de tourisme de la marque. La Lambda ne reçoit donc pas un successeur reproduisant directement l’ensemble de ses caractéristiques : ses solutions techniques seront progressivement reprises et perfectionnées sur d’autres modèles Lancia.