
Hispano Suiza naît à Barcelone au début du XXe siècle autour d’industriels espagnols et d’un ingénieur suisse, Marc Birkigt, dont les travaux vont profondément marquer son identité. D’abord constructeur automobile, la marque acquiert rapidement une réputation internationale grâce à ses voitures de prestige, à la compétition et surtout à des innovations issues de l’aéronautique. Son histoire est toutefois loin d’être continue : développement parallèle en Espagne et en France, guerres, nationalisations et restructurations industrielles mettent fin à son premier cycle automobile après la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs décennies plus tard, le nom Hispano Suiza revient dans l’automobile avant une véritable relance à Barcelone autour d’hypercars électriques.
1904 : Hispano Suiza est fondée à Barcelone
L’histoire de Hispano Suiza commence officiellement le 14 juin 1904 à Barcelone. La nouvelle société est créée autour des industriels catalans Damià Mateu et Francesc Seix, avec l’ingénieur suisse Marc Birkigt comme figure technique déterminante. Cette date doit être distinguée des origines plus anciennes du projet : Birkigt avait déjà travaillé pour deux entreprises barcelonaises successives, La Cuadra puis J. Castro, qui avaient tenté de développer une production automobile avant de rencontrer des difficultés financières.
La création de La Hispano-Suiza permet donc de reprendre des compétences, des hommes et des travaux techniques déjà engagés, mais dans une structure plus solide. Birkigt devient rapidement le moteur de l’innovation. La marque développe ses propres automobiles dans une période où l’industrie espagnole reste encore peu présente sur ce nouveau marché. Dès ses premières années, elle choisit de ne pas se battre sur le terrain de la voiture populaire, mais de miser sur la qualité de fabrication, les performances et une clientèle aisée.
1911 : l’expansion française et la compétition donnent une dimension internationale à la marque
Le début des années 1910 marque un premier changement d’échelle. En 1911, l’activité de Barcelone s’installe dans une nouvelle usine à La Sagrera, tandis que Hispano Suiza développe parallèlement une présence industrielle en France, d’abord à Levallois-Perret puis, à partir de 1913, à Bois-Colombes près de Paris. Cette implantation rapproche le constructeur d’un marché automobile plus important, d’une main-d’œuvre spécialisée et d’un réseau industriel particulièrement développé.
La compétition contribue au même moment à faire connaître le nom Hispano Suiza. La marque utilise la course comme moyen de démontrer les qualités de ses châssis et de ses moteurs plutôt que comme une activité séparée de sa production. Parmi les automobiles les plus représentatives de cette période figure l’Alfonso XIII, baptisée en référence au roi d’Espagne, amateur des automobiles de la marque. Ce modèle sportif symbolise la première époque de Hispano Suiza, déjà associée aux performances autant qu’au prestige.
1914 : les moteurs d’avion transforment Hispano Suiza en référence technique
La Première Guerre mondiale bouleverse l’activité de Hispano Suiza. Marc Birkigt conçoit un moteur d’avion V8 dont les premières applications opérationnelles apparaissent en 1916. Sa conception légère et performante rencontre un succès considérable. Différentes versions sont fabriquées en grand nombre, directement ou sous licence dans plusieurs pays alliés, avec une production totale généralement estimée autour de 50 000 moteurs.
Cette activité aéronautique représente bien davantage qu’une parenthèse militaire. Elle place Hispano-Suiza parmi les grands noms de l’ingénierie mécanique européenne et procure à Birkigt une expérience décisive dans l’utilisation de matériaux légers, la conception de moteurs puissants et la recherche de fiabilité. Une partie de ces acquis passe ensuite directement dans les automobiles de l’après-guerre. L’aviation devient ainsi l’un des principaux facteurs expliquant le bond technologique réalisé par la marque dans les années suivantes.
1919 : la H6 ouvre l’âge d’or des grandes Hispano-Suiza
Présentée en 1919, la Hispano-Suiza H6 incarne le mieux le passage de l’expérience aéronautique à l’automobile de très grand luxe. Son six-cylindres et plusieurs de ses solutions de conception sont directement inspirés des méthodes développées pendant la guerre. La H6 ne cherche pas seulement à offrir de la puissance : elle combine performances, souplesse, qualité de construction et technologie à une époque où les automobiles les plus prestigieuses sont souvent livrées sous forme de châssis à de grands carrossiers.
L’une de ses innovations les plus remarquées concerne son système de freinage assisté agissant sur les quatre roues. Son efficacité est telle que Rolls-Royce exploite ensuite cette technologie sous licence. Les évolutions H6B et H6C prolongent le succès du modèle et installent durablement Hispano-Suiza au niveau des constructeurs de prestige les plus réputés des années 1920. Quelques engagements sportifs renforcent encore cette image, sans que la compétition devienne l’unique fondement de sa réputation.
1923 : les activités espagnoles et françaises suivent des trajectoires de plus en plus distinctes
En 1923, l’organisation de Hispano Suiza évolue profondément lorsque l’ancienne implantation française devient la Société Française Hispano Suiza. Les liens avec la maison espagnole ne disparaissent pas immédiatement, notamment à travers Marc Birkigt et les participations financières, mais les deux ensembles disposent désormais d’une autonomie croissante. Cette distinction est essentielle pour comprendre la suite de l’histoire : après cette date, le nom Hispano-Suiza recouvre des activités industrielles qui ne suivent plus exactement la même trajectoire.
En France, la production reste fortement associée aux automobiles de prestige et aux moteurs aéronautiques. En Espagne, l’usine de Barcelone consacre une part croissante de ses capacités aux autobus, camions et autres véhicules industriels. Les grandes voitures françaises continuent néanmoins à maintenir l’image luxueuse de la marque au cours des années 1920 et 1930. Le K6 présenté en 1934 appartient à cette dernière génération d’Hispano-Suiza classiques, mais la situation politique européenne va bientôt interrompre cette période.
1936 : les guerres mettent fin à l’équilibre industriel de l’entre-deux-guerres
La guerre civile espagnole, déclenchée en 1936, frappe directement les activités barcelonaises. Les installations et les organisations industrielles sont perturbées, tandis que les productions liées à l’aéronautique et au matériel militaire prennent une importance particulière. Hispano Suiza ne retrouve plus ensuite le fonctionnement international relativement stable qui avait caractérisé les années 1920.
La situation française change elle aussi. En 1937, la Société Française Hispano Suiza est nationalisée dans le cadre de la réorganisation de l’industrie aéronautique française. Cette évolution ne signifie pas que le nom disparaît immédiatement : les activités mécaniques et aéronautiques se poursuivent selon d’autres structures. Elle confirme cependant que l’histoire de Hispano Suiza ne peut plus être décrite, à cette époque, comme celle d’un constructeur automobile unique opérant de manière identique des deux côtés des Pyrénées.
1946 : l’intégration à ENASA met fin au premier cycle industriel espagnol
Après la Seconde Guerre mondiale, les conditions économiques et industrielles ne permettent pas à Hispano Suiza de retrouver sa place de grand constructeur automobile. En Espagne, l’État réorganise une partie du secteur. En 1946, l’Instituto Nacional de Industria crée ENASA à partir des activités et des ressources de l’ancienne Hispano Suiza. Cette nouvelle entreprise publique développera notamment la marque Pegaso.
Présenter cet épisode comme une simple « faillite de Hispano Suiza » serait donc imprécis. Il s’agit avant tout d’une restructuration et d’une intégration des moyens industriels dans une nouvelle société publique. Des travaux automobiles liés à l’ancienne entreprise subsistent encore quelque temps, mais sans véritable retour de la marque sur le marché. L’abandon du projet A11 en 1953 constitue l’un des derniers épisodes de cette première histoire automobile, au moment où SEAT commence à développer en Espagne une production de voitures particulières à une tout autre échelle.
2000 : un concept-car annonce les premières tentatives de renaissance
Après plusieurs décennies sans production automobile comparable à celle de la première moitié du siècle, le nom Hispano Suiza réapparaît publiquement dans l’univers de la voiture au tournant du XXIe siècle. En 2000, Hispano-Suiza Fábrica de Automóviles et Mazel présentent au Salon de Genève le concept HS21. Le projet cherche à réinterpréter le prestige historique de la marque avec une automobile contemporaine.
Cette tentative ne débouche toutefois pas sur une reprise industrielle durable. Le HS21 reste surtout un jalon montrant que l’idée d’une renaissance automobile existe bien avant la société actuelle. Il faut donc distinguer cette période de projets et de concepts de la relance qui intervient près de vingt ans plus tard.
2018 : Hispano Suiza Cars prépare un retour automobile à Barcelone
Le retour prend une forme concrète en 2018 avec Hispano Suiza Cars S.L., société dont les opérations débutent officiellement le 26 novembre. La nouvelle entreprise revendique la continuité historique et familiale de la marque, notamment à travers les descendants de Damià Mateu, mais elle constitue juridiquement une société moderne. Il ne s’agit donc pas d’une production restée active sans interruption depuis 1904.
En 2019, cette nouvelle étape devient visible avec la présentation de la Hispano Suiza Carmen. L’hypercar adopte une motorisation entièrement électrique tout en faisant référence à plusieurs éléments du patrimoine de la marque, jusque dans son dessin inspiré notamment de la spectaculaire Dubonnet Xenia de 1938. Cette dernière était une réalisation spéciale construite sur une base Hispano-Suiza, et non un modèle produit en série.
La Carmen marque surtout un changement de positionnement technologique : la société choisit l’hypercar électrique plutôt qu’une reproduction moderne de ses anciennes automobiles à moteur thermique. La Carmen Boulogne apparaît en 2020 comme une évolution plus sportive, son nom rappelant les succès historiques associés à Boulogne.
2024 : la Carmen Sagrera prolonge la nouvelle période électrique
Pour le 120e anniversaire de la fondation de Hispano Suiza, la marque dévoile en 2024 la Carmen Sagrera. Son nom renvoie directement au quartier barcelonais de La Sagrera où Hispano Suiza avait installé son importante usine en 1911. Ce troisième modèle de la famille Carmen montre que la relance engagée en 2019 ne s’est pas limitée à un unique véhicule de démonstration.
Hispano Suiza Cars reste aujourd’hui une entreprise de très faible volume spécialisée dans les hypercars électriques, installée dans la région de Barcelone et distincte juridiquement des anciennes sociétés espagnoles et françaises du XXe siècle. La période moderne repose ainsi sur une continuité de nom, de patrimoine et de famille davantage que sur une continuité industrielle ininterrompue, avec la Carmen Sagrera comme expression la plus récente de cette nouvelle étape.
Informations sur Hispano Suiza Cars
Pays :
Espagne
Depuis :
1904
Jusqu'à :
1938
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