
Jensen est une marque automobile britannique née à West Bromwich autour des frères Alan et Richard Jensen, d’abord spécialisés dans la carrosserie avant de devenir constructeurs à part entière. Son histoire est marquée par une double identité : celle d’un fabricant de voitures de grand tourisme originales et celle d’un industriel travaillant pour d’autres marques. De la 541 à la C-V8, puis surtout à l’Interceptor et à la très innovante FF, Jensen s’est forgé une réputation technique disproportionnée par rapport à ses volumes. Mais la perte de grands contrats industriels, les changements de propriétaires et les difficultés de la Jensen-Healey conduisent à l’arrêt de l’activité historique en 1976. Plusieurs tentatives de renaissance ont ensuite prolongé le nom Jensen jusqu’aux projets contemporains.
1931 : Alan et Richard Jensen prennent la direction de W. J. Smith & Sons
L’histoire de Jensen commence réellement en 1931 lorsque les frères Alan et Richard Jensen rejoignent W. J. Smith & Sons, une entreprise de carrosserie installée à Carter’s Green, à West Bromwich, dans les Midlands anglais. Tous deux ont déjà une expérience de la conception et de la transformation automobile. Ils sont recrutés pour moderniser une société dont les méthodes et l’activité doivent évoluer.
Alan se consacre notamment au développement de véhicules commerciaux tandis que Richard s’intéresse davantage aux carrosseries automobiles. Cette répartition des rôles préfigure ce qui deviendra l’une des caractéristiques de Jensen : une entreprise capable à la fois de produire ses propres voitures et de travailler comme carrossier ou sous-traitant pour d’autres constructeurs.
1934 : Jensen Motors affirme son identité de constructeur
En 1934, les frères Jensen prennent le contrôle de l’entreprise et le nom Jensen Motors s’impose progressivement. La marque commence alors à produire des automobiles portant son propre nom, tout en poursuivant ses activités de carrosserie. Les premières Jensen restent des réalisations relativement artisanales, construites en petites séries et souvent basées sur des mécaniques provenant d’autres fabricants.
Cette période pose les bases du modèle économique de la société. Jensen ne cherche pas à concurrencer les grands constructeurs généralistes. Son savoir-faire repose sur la conception de carrosseries, la fabrication en faible volume et l’assemblage de composants issus de partenaires extérieurs. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’entreprise participe également à la production de véhicules et d’équipements destinés à l’effort de guerre, ce qui renforce son expérience industrielle.
1952 : le contrat Austin-Healey transforme Jensen en industriel
Le changement d’échelle intervient au début des années 1950. En 1952, Jensen obtient un contrat majeur pour fabriquer les carrosseries de l’Austin-Healey. Cette activité apporte des volumes sans commune mesure avec les propres modèles de la marque et devient essentielle à l’économie de l’entreprise.
La croissance est telle que le site historique de Carter’s Green devient insuffisant. Jensen développe alors une nouvelle usine à Kelvin Way, toujours à West Bromwich. Cet outil industriel moderne permet au constructeur d’assurer des productions importantes pour ses partenaires tout en continuant à développer sa propre gamme.
C’est dans ce contexte qu’apparaît la Jensen 541, présentée en 1953. Elle se distingue notamment par l’emploi d’une carrosserie en fibre de verre, encore peu courante à cette époque. La 541 contribue à installer Jensen dans le domaine des grandes routières sportives et montre que l’entreprise ne se limite pas au rôle de sous-traitant.
1959 : l’arrivée de Norcros réduit l’indépendance des frères Jensen
La croissance de l’entreprise nécessite des capitaux supplémentaires. En 1959, le groupe industriel Norcros entre au capital de Jensen et prend progressivement une influence déterminante sur sa gestion. Alan et Richard Jensen conservent encore un rôle important, mais les décisions stratégiques ne dépendent plus uniquement d’eux.
Cette nouvelle période reste pourtant particulièrement créative. En 1962, la C-V8 adopte un puissant moteur fourni par Chrysler. Jensen associe ainsi une conception britannique à une mécanique américaine robuste et performante, sans supporter le coût considérable du développement d’un moteur spécifique. Cette formule devient centrale dans l’identité de la marque et prépare directement la génération suivante.
1966 : l’Interceptor et la FF placent Jensen à son sommet technique
L’année 1966 constitue le tournant le plus célèbre de l’histoire de Jensen. La marque lance l’Interceptor, une grande GT dont le dessin a été développé en Italie à partir d’une proposition de Federico Formenti chez Touring. Vignale participe ensuite à l’industrialisation des premières carrosseries. Avec ses lignes très différentes de celles de la C-V8 et son V8 Chrysler, l’Interceptor devient rapidement le modèle le plus étroitement associé au nom Jensen.
La même année apparaît la Jensen FF, dérivée de l’Interceptor mais beaucoup plus ambitieuse sur le plan technique. Elle combine une transmission intégrale permanente développée autour du système Ferguson Formula et le dispositif antiblocage Dunlop Maxaret. Jensen n’a pas inventé l’antiblocage, déjà utilisé notamment dans l’aéronautique, mais la FF compte parmi les premières automobiles de série à réunir ces technologies avancées dans une grande GT.
Ce sommet technique coïncide pourtant avec le départ des fondateurs. Alan et Richard Jensen quittent l’entreprise en 1966, officiellement pour des raisons de santé, dans un contexte où leur influence a fortement diminué. Ils s’étaient notamment opposés à l’abandon d’un projet développé en interne au profit de la nouvelle voiture dessinée en Italie. Jensen poursuit donc son développement sans ses créateurs au moment même où sa réputation atteint son apogée.
1970 : Kjell Qvale tente de donner à Jensen une nouvelle dimension
À la fin des années 1960, l’entreprise doit faire face à une difficulté structurelle. Les grands contrats qui avaient justifié l’expansion de l’usine de Kelvin Way disparaissent progressivement, notamment ceux liés à Austin-Healey et à la Sunbeam Tiger. Les Interceptor, fabriquées en volumes modestes, ne peuvent pas à elles seules utiliser les capacités du site industriel.
Après plusieurs changements d’actionnaires, l’importateur automobile américain Kjell Qvale prend le contrôle majoritaire de Jensen en 1970. Sa stratégie consiste à développer un modèle plus accessible, capable d’être produit en volumes nettement supérieurs et de séduire en particulier le marché américain. Ce projet conduit à la Jensen-Healey.
Présentée en 1972, la Jensen-Healey est un roadster conçu avec Donald Healey et équipé d’un moteur fourni par Lotus. Elle doit assurer à Jensen les volumes dont l’entreprise a besoin. Son lancement se révèle cependant difficile : les premières voitures souffrent de problèmes de fiabilité, tandis que Jensen doit supporter des coûts de garantie importants. Le modèle qui devait sécuriser l’avenir de la société contribue ainsi à fragiliser ses finances.
1975 : la crise financière mène à l’arrêt de Jensen Motors
Au milieu des années 1970, plusieurs difficultés se cumulent. Jensen dispose d’une usine devenue trop importante pour ses volumes, les marges des grandes GT restent limitées, la Jensen-Healey coûte cher à fiabiliser et la crise pétrolière de 1973 pénalise particulièrement les voitures équipées de gros V8. La situation financière se détériore rapidement.
Un administrateur est nommé en septembre 1975. L’activité se poursuit encore de manière réduite, mais la production historique prend fin en mai 1976. La liquidation judiciaire commence officiellement en 1977. Il est donc plus exact de considérer 1975 comme le début de l’effondrement financier et 1976 comme la fin du Jensen Motors industriel.
La disparition de Jensen ne peut être attribuée à une seule cause. Elle résulte de la combinaison d’une surcapacité industrielle, de la perte des contrats de sous-traitance, de coûts de développement élevés, des difficultés de la Jensen-Healey et d’un contexte économique devenu défavorable aux grandes GT gourmandes en carburant.
1984 : l’Interceptor S4 relance brièvement la production de voitures Jensen
Après l’arrêt de 1976, le nom Jensen ne disparaît pas immédiatement. Une structure consacrée aux pièces détachées et à l’entretien des voitures existantes maintient une activité autour de la marque. Sous l’impulsion d’Ian Orford, cette entreprise tente ensuite de redevenir constructeur.
En 1984, de nouvelles Interceptor S4 sont ainsi assemblées en très petite série et Jensen Parts & Service prend le nom de Jensen Cars Ltd. Cette reprise reste toutefois artisanale et ne retrouve ni les volumes ni la puissance industrielle du Jensen Motors des années 1960.
Une nouvelle tentative beaucoup plus ambitieuse apparaît en 1998 avec la présentation de la S-V8, un roadster entièrement moderne. Sa mise en production est retardée et seuls quelques exemplaires sont achevés avant un nouvel effondrement de l’entreprise en 2002. Cette séquence montre que la notoriété du nom Jensen ne suffit pas à recréer durablement un constructeur viable.
2010 : Jensen International Automotive fait vivre l’Interceptor et prépare une nouvelle étape
Une nouvelle société, Jensen International Automotive, est constituée en 2010. Elle ne constitue pas la continuation juridique directe du Jensen Motors historique, mais elle exploite son héritage en reconstruisant et en modernisant profondément des Interceptor existantes. L’Interceptor R illustre cette démarche : il ne s’agit pas d’une nouvelle génération produite comme à l’époque de West Bromwich, mais d’une automobile classique réusinée selon des standards contemporains.
En 2026, Jensen International Automotive ouvre une nouvelle perspective avec le projet Interceptor GTX. Contrairement à ses réalisations précédentes, cette voiture est conçue sur une base entièrement nouvelle. Les informations disponibles à l’été 2026 indiquent toutefois que le premier GTX doit être réservé à la piste et servir de véhicule de développement avant d’éventuelles versions routières. Le nom Jensen reste donc actif dans l’automobile contemporaine, mais il ne correspond pas encore au retour d’un constructeur de série comparable au Jensen Motors historique.
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