La Bentley S1, commercialisée de 1955 à 1959, est une grande berline de luxe britannique qui marque une étape importante dans l’évolution des automobiles Bentley d’après-guerre. Initialement présentée sous le simple nom de Bentley S, elle reçoit rétrospectivement l’appellation S1 pour la distinguer des générations suivantes. Elle remplace la R Type et inaugure une carrosserie plus moderne, un habitacle plus spacieux et un châssis profondément remanié, tout en conservant le traditionnel moteur six cylindres en ligne de la marque.
Développée parallèlement à la Rolls-Royce Silver Cloud I, la Bentley S1 partage avec celle-ci l’essentiel de sa mécanique et de son architecture. Elle se distingue principalement par sa calandre, ses emblèmes et certains détails de présentation. Produite à Crewe, en Angleterre, elle existe en berline standard, en version à empattement long et sous différentes carrosseries spéciales. Une déclinaison Continental, davantage orientée vers le grand tourisme, complète également la gamme.
Origines et développement de la Bentley S1
Au début des années 1950, Bentley doit renouveler une gamme encore largement issue des développements réalisés après la Seconde Guerre mondiale. La Mark VI, lancée en 1946, puis la R Type de 1952 ont permis au constructeur de proposer des voitures de prestige dotées de carrosseries standardisées. Cependant, leurs proportions et leur architecture commencent à accuser leur âge face aux nouvelles grandes berlines européennes et américaines.
Le développement de la série S répond à plusieurs objectifs : améliorer l’espace intérieur, moderniser la présentation extérieure, accroître le confort de suspension et conserver les qualités de silence et de souplesse attendues par la clientèle. Rolls-Royce et Bentley étant alors réunies au sein du même groupe, les ingénieurs de Crewe conçoivent une plateforme commune destinée à deux automobiles étroitement apparentées.
Présentée en avril 1955, la Bentley S adopte une silhouette sensiblement différente de celle de la R Type. Sa carrosserie est plus longue, plus large et plus enveloppante, avec des ailes intégrées dans un dessin général plus fluide. Le designer John Polwhele Blatchley, figure importante du bureau de style Rolls-Royce, participe à cette évolution esthétique qui définit l’apparence des grandes berlines du groupe pendant une décennie.
La nouvelle voiture conserve une construction traditionnelle reposant sur un châssis indépendant, mais celui-ci bénéficie d’une conception modernisée. La carrosserie standard utilise principalement l’acier, tandis que certains ouvrants sont réalisés en aluminium. Cette architecture permet également aux carrossiers spécialisés de proposer des réalisations personnalisées, conformément aux habitudes de la clientèle Bentley.
La Bentley S1 occupe ainsi une position particulière dans l’histoire du constructeur. Elle conserve plusieurs solutions mécaniques héritées des générations précédentes, mais introduit une présentation et des caractéristiques de confort qui annoncent les grandes Bentley des années 1960.
Design extérieur et habitacle
La Bentley S1 possède les proportions caractéristiques d’une automobile de prestige britannique des années 1950. Son long capot, sa calandre verticale et ses ailes généreusement galbées composent une silhouette imposante sans rechercher une apparence sportive. Les deux projecteurs circulaires sont placés de part et d’autre de la calandre, tandis que les pare-chocs chromés et les enjoliveurs renforcent la présentation traditionnelle du modèle.
La carrosserie standard, généralement appelée Standard Steel Saloon, comporte quatre portes et un coffre arrière distinct. Son pavillon arrondi et ses grandes surfaces vitrées favorisent la visibilité et la sensation d’espace. Les lignes sont plus douces que celles de la R Type, avec une intégration plus aboutie des ailes et des volumes avant et arrière.
La ressemblance avec la Rolls-Royce Silver Cloud I est particulièrement importante. Les deux voitures partagent leurs principales proportions et une grande partie de leurs panneaux de carrosserie. La différence la plus visible concerne la calandre Bentley, dont le dessin et l’emblème permettent d’identifier immédiatement la marque.
À bord, la S1 privilégie les matériaux traditionnels et le confort des occupants. La sellerie en cuir, les placages de bois véritable et les garnitures soignées participent à une ambiance luxueuse. La planche de bord rassemble une instrumentation classique et des commandes disposées dans un environnement largement habillé de bois. Les équipements et les finitions peuvent varier selon les commandes individuelles.
L’habitabilité progresse par rapport à la génération précédente. La banquette arrière offre davantage d’espace, tandis que la suspension et l’insonorisation contribuent au confort sur les longs trajets. Certaines voitures sont aménagées pour une utilisation avec chauffeur, une pratique encore courante parmi les propriétaires de grandes berlines de prestige.
À partir de 1957, une version à empattement long complète la gamme. Son allongement d’environ dix centimètres profite principalement à l’espace réservé aux passagers arrière. Cette variante, produite en très petite quantité, répond aux besoins d’une clientèle recherchant une automobile de représentation particulièrement confortable.
Moteur six cylindres et comportement routier
La Bentley S1 conserve le six cylindres en ligne de la famille mécanique utilisée par Rolls-Royce et Bentley depuis l’après-guerre. Sa cylindrée atteint 4 887 cm³, contre 4 566 cm³ pour la plupart des R Type standard. Cette augmentation accompagne le poids et les dimensions supérieurs de la nouvelle berline.
Le moteur utilise une distribution particulière, avec des soupapes d’admission en tête et des soupapes d’échappement latérales. Cette architecture, dite IOE, constitue une évolution d’une conception ancienne, appréciée pour sa souplesse de fonctionnement. L’alimentation est assurée par deux carburateurs SU, avec certaines modifications au cours de la production.
Bentley ne communique pas systématiquement de puissance chiffrée pour ses automobiles de cette époque, préférant mettre en avant leur réserve de performances. Certaines documentations secondaires attribuent environ 178 chevaux britanniques au moteur de la S1 standard, mais cette estimation ne constitue pas une valeur officielle applicable à toutes les configurations.
La transmission automatique à quatre rapports de type Hydra-Matic correspond à la vocation de la voiture. Elle privilégie la douceur et la régularité des changements de vitesse plutôt que la rapidité des passages de rapports. Associée au couple du six cylindres, elle permet une conduite souple, particulièrement adaptée aux déplacements sur route et aux longs voyages.
Le châssis reçoit une suspension avant indépendante à ressorts hélicoïdaux, tandis que l’arrière conserve un essieu rigide guidé par des ressorts à lames semi-elliptiques. Les amortisseurs arrière disposent d’un réglage commandé depuis l’habitacle, permettant d’adapter leur fermeté aux conditions de circulation et à la charge.
Le freinage repose sur quatre tambours assistés, selon une conception propre aux grandes Rolls-Royce et Bentley de cette période. La direction assistée, proposée sur certaines voitures, réduit les efforts de manœuvre. L’ensemble privilégie le confort, la stabilité et la facilité de conduite plutôt qu’un comportement particulièrement dynamique.
Un essai publié par le magazine britannique The Motor en juillet 1957 permet de situer les performances réelles de la berline. La voiture testée atteint environ 166 km/h et passe de 0 à 60 mph, soit 96,6 km/h, en 13,1 secondes. Ces résultats sont honorables pour une grande automobile de près de deux tonnes, conçue avant tout pour transporter ses occupants dans le silence et le confort.
Fiche technique de la Bentley S1
| Caractéristique | Bentley S1 Standard Steel Saloon |
|---|---|
| Constructeur | Bentley Motors |
| Années de production | 1955 à 1959 |
| Lieu de production | Crewe, Royaume-Uni |
| Catégorie | Grande berline de luxe |
| Carrosserie | Berline quatre portes, carrosseries spéciales disponibles |
| Architecture | Moteur avant longitudinal, propulsion |
| Moteur | Six cylindres en ligne atmosphérique |
| Cylindrée | 4 887 cm³ |
| Alésage x course | 95,25 x 114,3 mm |
| Distribution | 12 soupapes, admission en tête et échappement latéral |
| Alimentation | Deux carburateurs SU |
| Refroidissement | Liquide |
| Puissance | Environ 178 bhp selon certaines estimations secondaires |
| Boîte de vitesses | Automatique à quatre rapports Hydra-Matic |
| Transmission | Roues arrière motrices |
| Structure | Châssis indépendant en acier |
| Suspension avant | Roues indépendantes, triangles et ressorts hélicoïdaux |
| Suspension arrière | Essieu rigide, ressorts à lames semi-elliptiques |
| Amortissement | Hydraulique, réglage arrière commandé depuis l’habitacle |
| Direction | À boîtier, assistance disponible |
| Freinage | Quatre freins à tambour assistés |
| Longueur | Environ 5 380 mm |
| Largeur | Environ 1 899 mm |
| Hauteur | Environ 1 632 mm |
| Empattement standard | 3 124 mm |
| Empattement long | 3 226 mm |
| Poids | Environ 1 900 à 2 000 kg selon configuration |
| Vitesse maximale mesurée | 166 km/h |
| 0 à 60 mph mesuré | 13,1 secondes |
| Consommation mesurée | Environ 17,5 l/100 km |
| Production totale de la série S1 | 3 538 exemplaires selon le décompte généralement retenu |
| Modèle précédent | Bentley R Type |
| Modèle suivant | Bentley S2 |
Bentley S1 Continental et carrosseries spéciales
Parallèlement à la berline standard, Bentley propose une version Continental destinée à une clientèle recherchant une automobile de grand tourisme plus exclusive. Présentée en 1955, la Bentley S1 Continental reprend le principe inauguré par la R Type Continental : associer une mécanique Bentley à des carrosseries spécialement étudiées pour les voyages rapides sur de longues distances.
Contrairement à la berline Standard Steel Saloon, la Continental est essentiellement proposée sous forme de châssis destiné à recevoir une carrosserie réalisée par un spécialiste. Les caractéristiques varient donc sensiblement d’une voiture à l’autre. Certaines bénéficient de carrosseries plus légères, de lignes plus aérodynamiques et de réglages mécaniques adaptés à leur vocation.
H.J. Mulliner joue un rôle majeur dans le développement de ces automobiles. Le carrossier réalise notamment des coupés fastback aux lignes élancées, reconnaissables à leur pavillon fuyant vers l’arrière. Leur silhouette diffère nettement de celle de la berline standard, avec une présentation davantage tournée vers l’élégance sportive.
Park Ward propose également des carrosseries spéciales, notamment des coupés et des cabriolets. James Young et d’autres ateliers britanniques ou européens réalisent des voitures personnalisées. Ces transformations concernent aussi certains châssis non Continental, ce qui explique la diversité des silhouettes rencontrées aujourd’hui sous l’appellation Bentley S1.
Parmi les réalisations les plus marquantes figure la Continental Flying Spur, une berline quatre portes dessinée et carrossée par H.J. Mulliner à la fin des années 1950. Elle associe l’habitabilité d’une grande berline à une silhouette plus dynamique que celle de la carrosserie standard. Cette appellation historique sera reprise en 2005 sur la Bentley Continental Flying Spur, une berline sportive développée à partir de la Continental GT moderne.
La Continental S1 appartient à une tradition de Bentley de grand tourisme qui se prolongera sous différentes formes. Plusieurs décennies plus tard, la Bentley Continental R, lancée en 1991, réinterprétera cette philosophie avec un grand coupé luxueux et performant. Il s’agit toutefois d’une continuité de positionnement et non d’une filiation technique directe.
Production, rareté et place sur le marché de collection
La production totale de la famille Bentley S1 est généralement évaluée à 3 538 exemplaires entre 1955 et 1959. Ce chiffre comprend les berlines standard, les versions à empattement long et les Continental. La majorité des voitures correspond à des berlines classiques, tandis que les réalisations sur mesure représentent une part beaucoup plus réduite de la production.
Le décompte historique le plus couramment repris mentionne 3 072 voitures à empattement standard, 35 exemplaires à empattement long et 431 Continental. Parmi les voitures non Continental, certaines ont reçu des carrosseries spéciales : elles sont déjà comprises dans les chiffres des versions standard et longues, et ne constituent pas une production supplémentaire.
La fabrication des Bentley S1 conserve une dimension artisanale importante. Même les berlines standard nécessitent de nombreuses opérations de finition manuelle, notamment pour les garnitures intérieures, les boiseries et les ajustements. Les carrosseries spéciales demandent un travail supplémentaire, chaque atelier adaptant la construction et l’aménagement aux exigences de ses clients.
Le prix neuf reflète ce positionnement très haut de gamme. En 1957, la Bentley S1 essayée par The Motor est annoncée à 6 305 livres sterling, taxes comprises. Cette somme correspond à une berline équipée de la direction assistée optionnelle et ne représente pas nécessairement le tarif de toutes les configurations. Les Continental carrossées individuellement pouvaient atteindre des montants nettement supérieurs.
Sur le marché de collection, la distinction entre berline standard et Continental est essentielle. Les berlines classiques séduisent les amateurs de grandes automobiles britanniques par leur confort, leur présentation et leur mécanique traditionnelle. Les Continental, particulièrement les coupés Mulliner et certaines carrosseries ouvertes, bénéficient d’une rareté et d’un intérêt historique spécifiques.
L’état mécanique constitue un critère déterminant pour l’acquisition d’une S1. Le moteur six cylindres est une mécanique complexe dont la remise en état demande des compétences spécialisées. Le système de freinage assisté, la transmission automatique, les suspensions et les dispositifs de lubrification nécessitent également une attention particulière.
La corrosion du châssis et des éléments de carrosserie représente un autre point de contrôle important. Sur les voitures à carrosserie spéciale, la qualité des restaurations et la conformité des matériaux utilisés peuvent influencer considérablement l’intérêt de l’exemplaire. La présence des documents d’origine, des historiques d’entretien et des références de châssis permet de mieux établir son authenticité.
Évolutions de la série S et succession de la Bentley S1
La carrière de la Bentley S1 s’achève en 1959, lorsque le constructeur introduit la Bentley S2. Cette nouvelle génération conserve une silhouette très proche de celle de sa devancière, mais inaugure un changement mécanique majeur : le six cylindres en ligne de 4,9 litres cède sa place à un V8 en aluminium de 6,2 litres. Cette motorisation marque le début d’une nouvelle période pour les grandes Bentley.
La transition vers la S2 répond à l’évolution des attentes en matière de performances et de souplesse. Le V8 offre davantage de réserve mécanique pour entraîner les grandes carrosseries de prestige, sans imposer de transformation radicale de leur apparence. La distinction entre les deux générations reste donc relativement discrète de l’extérieur, et l’identification du moteur constitue l’un des moyens les plus sûrs de les différencier.
En 1962, la Bentley S3 apporte une évolution stylistique plus visible. Elle conserve le principe du moteur V8, mais reçoit notamment une face avant redessinée avec quatre projecteurs circulaires. Cette disposition permet de distinguer immédiatement la S3 des deux générations précédentes. La série S disparaît finalement en 1965 avec l’arrivée de la Bentley T Series, qui adopte une architecture de carrosserie monocoque beaucoup plus moderne.
Après cette période, Bentley continue de proposer de grandes berlines associant confort, puissance et finitions luxueuses. La Bentley Arnage, commercialisée à partir de 1998, perpétue cette tradition dans un contexte technique très différent, avec une présentation statutaire et des motorisations puissantes.
La Bentley Mulsanne moderne, produite de 2010 à 2020, reprend également plusieurs valeurs historiques de la marque, notamment la fabrication à Crewe, l’importance accordée au confort des passagers et la personnalisation des finitions. Malgré l’écart technologique entre les deux modèles, elle s’inscrit dans la même tradition de grandes berlines britanniques destinées à une clientèle exigeante.
Le nom Flying Spur, associé dès la fin des années 1950 aux Continental carrossées par H.J. Mulliner, demeure lui aussi présent dans l’histoire de Bentley. La Bentley Flying Spur contemporaine conserve cette association entre une carrosserie à quatre portes, des performances élevées et un habitacle luxueux. Cette continuité concerne avant tout l’identité et le positionnement des automobiles, les plateformes et les mécaniques modernes n’ayant plus de rapport direct avec celles de la S1.
