L’Auburn 851 Speedster, lancée en 1935 aux États-Unis, est l’une des automobiles américaines les plus reconnaissables de l’entre-deux-guerres. Ce roadster deux places associe une spectaculaire carrosserie Boattail dessinée par Gordon Buehrig, un moteur huit cylindres en ligne suralimenté de 150 chevaux américains et une vitesse supérieure à 160 km/h. Conçue pour redonner du prestige à Auburn dans un contexte économique difficile, elle incarne les dernières ambitions sportives du constructeur de l’Indiana.
Avec son long capot, ses échappements chromés apparents, son pare-brise en V et son arrière effilé en pointe de bateau, la 851 Speedster illustre le style Streamline Moderne des années 1930. Sa silhouette spectaculaire cache pourtant une architecture mécanique relativement traditionnelle, dont les performances reposent principalement sur la suralimentation et une transmission à double démultiplication.
Une sportive de prestige née dans les dernières années d’Auburn
L’histoire de l’Auburn 851 Speedster est étroitement liée à Errett Lobban Cord, l’industriel qui prend la direction d’Auburn en 1924. Sous son impulsion, la marque connaît un redressement spectaculaire et intègre un ensemble automobile comprenant notamment Duesenberg et le motoriste Lycoming. Auburn se distingue alors par des voitures puissantes, élégantes et proposées à des tarifs généralement inférieurs à ceux des marques de grand luxe.
La situation se dégrade cependant avec la Grande Dépression. Malgré des succès commerciaux au début des années 1930, les ventes diminuent et les ressources financières du constructeur deviennent limitées. La gamme renouvelée pour 1934 ne rencontre pas le succès attendu. Auburn doit rapidement retrouver une image attractive sans engager les dépenses nécessaires au développement d’une automobile entièrement nouvelle.
Le projet de la 851 Speedster répond à cette nécessité. Gordon Buehrig reçoit la mission de concevoir une carrosserie spectaculaire à partir d’éléments mécaniques existants. Le résultat est présenté pour le millésime 1935, au sommet de la nouvelle gamme Auburn 851, qui comprend également des berlines, des cabriolets et d’autres carrosseries ouvertes.
La voiture s’inscrit dans une tradition sportive plus ancienne. La lignée des Auburn Speedster remonte à 1928, lorsque la marque adopte déjà des carrosseries ouvertes à arrière profilé. Les générations précédentes comprennent notamment des modèles à huit cylindres et des automobiles à moteur V12, comme l’Auburn 12-160. La 851 abandonne le douze cylindres au profit d’un huit cylindres suralimenté, solution permettant de conserver des performances élevées tout en rationalisant la production.
La 851 Speedster n’est donc pas une voiture de compétition transformée pour la route. Elle constitue avant tout un modèle de prestige destiné à attirer l’attention sur l’ensemble de la gamme Auburn. Son dessin, ses performances et sa présentation commerciale doivent convaincre les acheteurs que la marque reste capable de rivaliser avec les automobiles sportives les plus réputées de son époque.
Le dessin Boattail de Gordon Buehrig
La carrosserie constitue l’élément le plus distinctif de l’Auburn 851 Speedster. Gordon Buehrig reprend le principe du Boattail, littéralement une poupe de bateau, et lui donne une interprétation particulièrement fluide. La partie arrière se prolonge derrière l’habitacle avant de se resserrer progressivement, créant une silhouette allongée qui paraît presque entièrement dessinée autour du mouvement.
À l’avant, la calandre haute et étroite s’incline légèrement vers l’arrière. Elle est encadrée par deux grands projecteurs indépendants installés dans des boîtiers profilés. Les ailes avant, profondément galbées, prolongent les lignes de la carrosserie tout en restant visuellement séparées du capot. Les pare-chocs chromés conservent une présence discrète afin de ne pas alourdir l’ensemble.
Le capot particulièrement long accentue l’impression de puissance. Sur les exemplaires suralimentés, des tubes d’échappement chromés apparaissent sur son flanc, rappelant certaines réalisations de Duesenberg. Ces sorties latérales sont devenues l’un des principaux signes de reconnaissance de la version Supercharged.
L’habitacle est implanté très en arrière, juste devant les roues postérieures. Le pare-brise bas, divisé en deux parties formant un V, renforce l’allure sportive. Les portières sont relativement basses et la capote repliable permet de conserver une silhouette ouverte particulièrement élégante. Les roues à rayons métalliques complètent une présentation typique des grandes automobiles américaines des années 1930.
La décoration intérieure reste plus conventionnelle que la carrosserie. Le tableau de bord reçoit plusieurs instruments circulaires et des commandes mécaniques caractéristiques de l’époque. Une plaque commémorative associée au pilote Ab Jenkins rappelle les performances revendiquées par le constructeur. Cette inscription deviendra l’un des détails les plus célèbres de la Speedster.
Des différences de carrosserie existent entre certains exemplaires précoces et les productions ultérieures. Le musée Auburn Cord Duesenberg signale notamment une inclinaison plus prononcée de la partie arrière sur les premières voitures. Ces variations, ainsi que les restaurations effectuées depuis les années 1930, expliquent pourquoi deux Speedster authentiques ne présentent pas nécessairement une finition parfaitement identique.
Un huit cylindres Lycoming suralimenté et un pont Columbia
Sous son long capot, l’Auburn 851 Speedster reçoit un moteur Lycoming à huit cylindres en ligne de 280 pouces cubes, soit environ 4,6 litres. Cette mécanique à soupapes latérales repose sur une conception éprouvée. Son principal perfectionnement est l’adoption d’un compresseur centrifuge Schwitzer-Cummins, dont l’adaptation au moteur Auburn est associée aux travaux d’August Duesenberg.
La suralimentation porte la puissance à 150 bhp, contre environ 115 bhp pour le huit cylindres atmosphérique. Cette augmentation d’environ 30 % permet à Auburn d’annoncer des performances remarquables sans recourir à un moteur plus volumineux ou à une architecture mécanique radicalement différente. La déclinaison est généralement désignée Auburn 851 Supercharged Speedster.
La transmission associe une boîte manuelle à trois rapports à un pont arrière Columbia à deux démultiplications. Le conducteur dispose ainsi de six combinaisons théoriques de rapports. Le rapport court favorise les reprises et les déplacements à vitesse modérée, tandis que le rapport long permet de maintenir une vitesse de croisière élevée avec un régime moteur réduit.
Ce dispositif ne doit pas être confondu avec une boîte automatique moderne à six vitesses. Il s’agit d’une transmission manuelle classique complétée par un mécanisme de changement de rapport de pont, commandé depuis l’habitacle. Cette solution constitue l’une des particularités techniques les plus intéressantes de la voiture.
Le châssis reste traditionnel, avec des essieux rigides à l’avant et à l’arrière, des ressorts à lames semi-elliptiques et des freins hydrauliques à tambour sur les quatre roues. L’Auburn ne possède donc pas de suspension indépendante, malgré son allure avancée. Son comportement repose sur une combinaison de puissance, d’empattement généreux et de réglages adaptés aux longues routes américaines.
Fiche technique de l’Auburn 851 Speedster
| Caractéristique | Auburn 851 Speedster (1935) |
|---|---|
| Constructeur | Auburn Automobile Company |
| Année | 1935 |
| Pays d’origine | États-Unis |
| Carrosserie | Roadster Boattail, deux portes, deux places |
| Designer | Gordon Buehrig |
| Architecture moteur | 8 cylindres en ligne Lycoming |
| Implantation | Avant longitudinale |
| Cylindrée | 280 pouces cubes, environ 4 588 cm³ |
| Distribution | Soupapes latérales, 16 soupapes |
| Alimentation | Carburateur Stromberg |
| Suralimentation | Compresseur centrifuge Schwitzer-Cummins |
| Puissance maximale | 150 bhp, environ 152 ch, vers 4 000 tr/min |
| Taux de compression | Environ 6,5:1 |
| Transmission | Propulsion |
| Boîte de vitesses | Manuelle à 3 rapports |
| Pont arrière | Columbia à 2 démultiplications |
| Châssis | Structure séparée |
| Suspension avant | Essieu rigide, ressorts à lames semi-elliptiques |
| Suspension arrière | Pont rigide, ressorts à lames semi-elliptiques |
| Direction | Mécanique non assistée |
| Freins | Tambours hydrauliques sur les 4 roues |
| Roues | À rayons métalliques |
| Empattement | 3 226 mm |
| Longueur | Environ 4 938 mm |
| Largeur | Environ 1 816 mm |
| Voie avant | Environ 1 448 mm, valeur indicative |
| Voie arrière | Environ 1 575 mm, valeur indicative |
| Poids | Environ 1 700 kg selon certaines fiches techniques |
| Vitesse maximale | Supérieure à 160 km/h |
| Prix neuf aux États-Unis | Environ 2 245 dollars |
Les records de vitesse d’Ab Jenkins
Les performances de l’Auburn 851 Speedster deviennent rapidement un argument commercial essentiel. À une époque où franchir les 100 miles par heure, soit environ 161 km/h, demeure une performance remarquable pour une automobile de série, Auburn utilise les essais de vitesse pour démontrer les capacités de son moteur suralimenté.
Le pilote américain Abner « Ab » Jenkins, spécialiste des records d’endurance, participe à cette campagne. Sur les étendues salées de Bonneville, dans l’Utah, une Auburn Speedster de 1935 établit une série de performances qui renforcent la réputation du modèle. Le musée Auburn Cord Duesenberg lui attribue 70 records américains et internationaux de vitesse pour voitures de série.
Parmi les exploits mis en avant figure une moyenne supérieure à 100 mph maintenue pendant douze heures. Cette performance ne se limite pas à une pointe de vitesse momentanée : elle témoigne de la capacité de la mécanique à fonctionner durablement à régime élevé, un argument important pour les acheteurs de voitures rapides.
La plaque installée sur le tableau de bord des Speedster porte la signature d’Ab Jenkins et une référence à la vitesse de 100,8 mph. Elle est parfois présentée comme la preuve que chaque automobile aurait été personnellement essayée par le pilote. En réalité, ces plaques étaient montées en usine et leur présence ne permet pas d’affirmer qu’Ab Jenkins a conduit individuellement chaque voiture livrée.
Cette campagne illustre la stratégie d’Auburn : utiliser des résultats mesurables pour donner de la crédibilité à une carrosserie particulièrement spectaculaire. La Speedster devait être admirée pour son dessin, mais aussi reconnue comme une véritable automobile de haute performance.
Production limitée, prix d’époque et exemplaires authentiques
Malgré son prestige, l’Auburn 851 Speedster demeure une automobile produite en très petite série. Les chiffres exacts sont discutés, notamment parce que certaines publications regroupent les voitures de 1935 et celles de 1936. Plusieurs estimations situent la production totale des Speedster de ces deux millésimes autour de 150 exemplaires, sans qu’un décompte exhaustif et unanimement accepté permette d’isoler avec certitude toutes les 851.
Le prix américain généralement cité pour une 851 Supercharged Speedster neuve est d’environ 2 245 dollars. Cette somme représente un investissement important au milieu des années 1930, même si Auburn cherche à proposer des performances et une présentation comparables à celles d’automobiles sensiblement plus coûteuses. Au Royaume-Uni, le National Motor Museum indique un prix d’époque de 795 livres pour son exemplaire.
La majorité des 851 Speedster connues sont équipées du moteur suralimenté, mais une exception historique mérite d’être signalée. Un exemplaire précoce, associé à une présentation au salon automobile de Boston, aurait été livré sans compresseur avant que les équipements nécessaires soient disponibles. Cette voiture se distingue notamment par l’absence des échappements latéraux habituels. Elle ne constitue pas pour autant une gamme atmosphérique commercialisée parallèlement en série.
L’identification des voitures originales représente aujourd’hui un enjeu majeur. Les numéros de série, les références moteur, les numéros de carrosserie et les documents historiques permettent de distinguer les exemplaires authentiques des nombreuses reproductions apparues après la disparition d’Auburn. Certaines répliques reprennent fidèlement la silhouette Boattail, mais utilisent des moteurs V8 modernes, des transmissions automatiques ou des châssis entièrement différents.
Plusieurs Auburn 851 Speedster originales sont conservées dans des collections reconnues. Le Simeone Foundation Automotive Museum possède notamment le châssis 33513E, tandis que le National Motor Museum de Beaulieu expose un exemplaire de 1935. Ces voitures permettent d’étudier les détails de construction et les finitions de la Speedster indépendamment des modifications introduites lors de restaurations plus récentes.
Sur le marché de la collection, les ventes publiques montrent des écarts considérables selon l’état, l’historique et l’authenticité. RM Sotheby’s a notamment adjugé une 851 Supercharged Speedster à 880 000 dollars à Hershey en 2016, puis un autre exemplaire à 891 000 dollars en 2021. Ces résultats illustrent l’intérêt porté aux voitures documentées, sans constituer une cote uniforme applicable à toutes les Speedster.
De l’Auburn 851 Speedster à la 852 de 1936
Pour le millésime 1936, Auburn poursuit la commercialisation de sa gamme huit cylindres sous la désignation Auburn 852. La Speedster conserve l’essentiel de son dessin et de son architecture mécanique. Les modifications restent limitées, ce qui rend parfois difficile la distinction entre les deux millésimes sur de simples photographies.
L’Auburn Speedster 852 reprend ainsi la silhouette Boattail, le moteur huit cylindres suralimenté et le caractère sportif de la 851. L’identification précise d’une voiture nécessite de vérifier ses numéros et son historique plutôt que de se fier uniquement à la calandre, aux échappements ou aux couleurs de carrosserie.
Cette continuité technique et esthétique s’explique par les difficultés financières persistantes du constructeur. Auburn ne dispose plus des ressources nécessaires pour renouveler profondément sa gamme, malgré l’intérêt suscité par ses modèles les plus spectaculaires. Les ventes restent insuffisantes pour assurer la pérennité de l’activité automobile.
La production des Auburn prend fin en 1936, mettant également un terme à la lignée des Speedster originales. Les installations industrielles du groupe connaissent ensuite d’autres utilisations, mais aucune nouvelle génération d’Auburn Speedster de série ne succède à la 852. Les automobiles portant ultérieurement une carrosserie inspirée de la 851 relèvent de la reproduction ou de la reconstruction, et non d’une reprise officielle de la production historique.
