La Ferrari 340 America occupe une place singulière dans l’histoire de Maranello. Présentée en 1950, elle transpose sur une automobile à moteur avant une mécanique directement issue de la 340 F1. Son imposant V12 Lampredi, ses carrosseries réalisées à l’unité et son engagement immédiat dans les grandes épreuves d’endurance en font bien davantage qu’une luxueuse Ferrari destinée aux États-Unis.
La 340 America se situe à la rencontre de deux ambitions. Ferrari souhaite alors exploiter les enseignements de la Formule 1 tout en développant des voitures susceptibles de séduire une clientèle internationale fortunée. Cette double vocation explique un modèle capable de courir les Mille Miglia ou les 24 Heures du Mans, mais aussi d’être habillé en coupé ou en berlinette selon les attentes de son commanditaire.
Une Ferrari de route directement issue de la 340 F1
Au tournant des années 1950, Ferrari est encore un constructeur très jeune. La production reste limitée, les modèles évoluent rapidement et la compétition sert directement au développement des voitures proposées aux clients. Sous l’impulsion d’Enzo Ferrari, les frontières entre monoplace, voiture de sport et automobile de grand tourisme sont beaucoup moins rigides qu’elles ne le deviendront par la suite.
La 340 America illustre parfaitement cette méthode. Ferrari la présente comme une descendante directe de la monoplace 340 F1. Elle reprend notamment la famille de moteurs V12 conçue par Aurelio Lampredi, développée pour offrir une cylindrée et un couple supérieurs à ceux des premiers V12 Ferrari dessinés par Gioachino Colombo.
Le nom « America » souligne parallèlement l’importance croissante du marché américain. Il ne désigne toutefois pas une grande routière conventionnelle produite en série. La 340 America conserve une architecture, un poids et un niveau de préparation très proches de ceux d’une voiture de compétition. Son positionnement dépend en réalité beaucoup de la carrosserie montée et de l’histoire de chaque châssis.
Le V12 Lampredi de 4,1 litres au cœur du modèle
La principale caractéristique de la 340 America est son moteur. Installé longitudinalement à l’avant, ce V12 atmosphérique ouvert à 60 degrés affiche une cylindrée exacte de 4 101,66 cm³. Ferrari annonce une puissance de 162 kW, soit 220 ch, obtenue à 6 000 tr/min.
Son alésage de 80 mm et sa course de 68 mm lui donnent des proportions nettement différentes de celles des petits V12 Ferrari antérieurs. L’alimentation repose sur trois carburateurs Weber 40 DCF, tandis que la distribution utilise un arbre à cames en tête par rangée de cylindres. Le taux de compression annoncé est de 8:1.
Ces données doivent être replacées dans leur contexte. En 1950, une puissance de 220 ch associée à une automobile légère représente un niveau de performance exceptionnel. La fiche technique publiée par Ferrari indique une vitesse maximale de 240 km/h, une valeur qui situe la 340 America parmi les automobiles les plus rapides de son époque.
La transmission est assurée par une boîte manuelle à cinq rapports. Ce choix est notable à une période où les voitures de route disposent généralement de transmissions plus simples. Il confirme que la 340 America a été pensée pour maintenir le moteur dans sa plage d’utilisation lors des longues compétitions routières et des épreuves d’endurance.
Un châssis de compétition habillé par plusieurs carrossiers
La 340 America repose sur un châssis tubulaire en acier présentant un empattement de 2 420 mm. La suspension avant est indépendante, alors que l’arrière conserve un essieu rigide. Le freinage est confié à quatre tambours, une solution habituelle au début des années 1950, y compris sur les voitures de course les plus performantes.
Ferrari indique un poids à sec de 900 kg pour la berlinette ainsi qu’un réservoir de 135 litres. Le rapport entre 220 ch et une masse aussi contenue aide à comprendre les performances annoncées. Le chiffre de 900 kg ne doit cependant pas être appliqué indistinctement à toutes les 340 America, car les dimensions, les équipements et la masse pouvaient varier selon la carrosserie choisie.
Touring réalise les premières carrosseries, dans un style rappelant les barquettes Ferrari antérieures. Son procédé Superleggera associe une structure légère à des panneaux de carrosserie fins, une approche particulièrement adaptée à une voiture destinée à la compétition. Ghia et Vignale interviennent également sur plusieurs châssis.
La 340 America existe ainsi sous des formes très différentes : barquette, spider, berlinette, coupé et même configuration 2+2. Cette diversité empêche de réduire le modèle à une silhouette unique. Deux exemplaires portant la même appellation peuvent présenter une apparence, une masse, une utilisation d’origine et une valeur historique sensiblement différentes.
Une victoire majeure aux Mille Miglia 1951
Le résultat sportif le plus marquant de la 340 America intervient lors des Mille Miglia 1951. Luigi Villoresi et Piero Cassani remportent l’épreuve au volant d’une berlinette carrossée par Vignale. Leur temps de 12 h 50 min 18 s constitue un repère essentiel dans l’histoire du modèle.
Cette victoire montre l’intérêt d’une voiture combinant un moteur puissant, une carrosserie relativement protectrice et une conception adaptée aux longues distances. Les Mille Miglia se disputaient sur route ouverte, sur un parcours imposant aussi bien de longues portions rapides que des passages exigeants pour les freins, les suspensions et les équipages.
La 340 America participe également aux 24 Heures du Mans. Quatre exemplaires sont engagés lors de l’édition 1951. Le châssis 0116/A, habillé en barquette par Touring, prend notamment part aux éditions 1951 et 1952. Ces engagements renforcent le caractère hybride du modèle : la 340 America peut être commandée comme une automobile exclusive, mais ses fondations sont bien celles d’une machine de course.
Une production minuscule, difficile à résumer par un seul chiffre
RM Sotheby’s retient un total de 23 Ferrari 340 America. Ce nombre constitue un repère fréquemment cité, mais l’étude du modèle exige davantage de précision qu’un simple volume de production. Les châssis n’ont pas tous reçu la même carrosserie et certains ont connu des modifications au fil de leur carrière.
Selon la même maison de ventes, huit exemplaires ont été carrossés par Touring, dont seulement deux sous la forme d’une berlinette. Cette rareté explique pourquoi les descriptions détaillées distinguent systématiquement le numéro de châssis, le carrossier, la configuration d’origine et l’historique sportif.
Pour un modèle construit de manière aussi artisanale, le numéro de châssis est plus informatif que la seule appellation commerciale. Il permet de retracer les engagements en course, les changements de carrosserie, les restaurations et les propriétaires successifs. Deux 340 America ne peuvent donc pas être évaluées comme deux exemplaires interchangeables d’une voiture produite en série.
340 America, 340 Mexico et 340 MM : quelles différences ?
La dénomination 340 a été utilisée sur plusieurs Ferrari proches par leur moteur, mais distinctes par leur conception et leur période. La Ferrari 340 Mexico appartient à cette même famille de modèles développés pour les grandes compétitions internationales. Son nom renvoie à la Carrera Panamericana, épreuve extrêmement rapide et exigeante organisée au Mexique.
La 340 America ne doit surtout pas être confondue avec la Ferrari 340 MM, apparue en 1953. Cette dernière constitue une évolution plus puissante et plus radicalement orientée vers la course. Ferrari lui attribue 280 ch, une vitesse maximale de 282 km/h et un empattement de 2 500 mm, contre 220 ch, 240 km/h et 2 420 mm pour la 340 America.
La comparaison met en évidence la vitesse de développement de Ferrari à cette époque. En seulement quelques années, la puissance augmente fortement et les châssis sont adaptés à des performances toujours plus élevées. La 340 America représente donc moins l’aboutissement d’une gamme que le point de départ d’une succession rapide de modèles V12 de grosse cylindrée.
Une place charnière dans la lignée America
La 340 America inaugure une logique qui se poursuit avec la Ferrari 342 America. Ferrari développe progressivement des automobiles davantage orientées vers le grand tourisme, sans renoncer au prestige d’un puissant V12 ni au recours aux grands carrossiers italiens.
Cette évolution conduit ensuite à des modèles encore plus exclusifs comme la Ferrari 375 America. La filiation ne se résume pas à une augmentation de cylindrée : elle traduit aussi la transformation d’une base très proche de la compétition en une véritable automobile de prestige destinée aux longues distances.
La 340 America reste toutefois plus radicale que ses descendantes. Son faible poids, son châssis tubulaire, son réservoir de grande capacité et son palmarès la rattachent directement aux sports mécaniques. Elle constitue ainsi un jalon entre les premières barquettes Ferrari et les grandes GT V12 qui établiront durablement la réputation internationale de la marque.
Des résultats d’enchères à interpréter avec prudence
Les ventes publiques donnent une idée de l’intérêt porté aux 340 America, mais elles ne permettent pas d’établir une cote uniforme. Les montants varient selon la carrosserie, l’authenticité des éléments mécaniques, la qualité de la restauration, la documentation et surtout l’importance de l’historique en compétition.
| Exemplaire | Carrosserie et particularité | Vente | Résultat annoncé |
|---|---|---|---|
| Châssis 0116/A | Barquette Touring, engagée au Mans et anciennement conservée dans la collection Pierre Bardinon | Monaco, 2016 | 7,28 millions d’euros |
| Châssis 0120 A | Barquette Touring ayant notamment participé aux 24 Heures du Mans 1951 | Artcurial, 2023 | 5,706 millions d’euros |
| Châssis 0126 A | L’une des deux berlinettes Touring recensées | Monterey, août 2025 | 3,03 millions de dollars |
Ces écarts ne signifient pas qu’une barquette vaut systématiquement davantage qu’une berlinette. Chaque vente intervient dans un contexte différent, avec un état, une provenance et une documentation propres. Les devises et les périodes ne sont pas non plus directement comparables. Ces résultats doivent être considérés comme des exemples datés concernant trois châssis précis, et non comme un barème applicable à toutes les Ferrari 340 America.
Pourquoi la Ferrari 340 America reste essentielle
L’importance de la 340 America ne repose pas uniquement sur sa rareté ou sur les montants atteints aux enchères. Elle révèle une période durant laquelle Ferrari pouvait transformer très rapidement une technologie de monoplace en une automobile capable de gagner une grande course routière, puis de recevoir une carrosserie adaptée aux préférences d’un client.
Son V12 Lampredi de 4,1 litres matérialise cette relation directe avec la Formule 1, tandis que la victoire aux Mille Miglia confirme la pertinence de l’ensemble sur longue distance. Les multiples interventions de Touring, Vignale et Ghia ajoutent une dimension artisanale qui rend chaque châssis historiquement distinct.
La Ferrari 340 America doit donc être comprise comme une famille de voitures singulières plutôt que comme un modèle parfaitement standardisé. C’est précisément cette combinaison de technique de compétition, de carrosseries sur mesure et de trajectoires individuelles qui en fait aujourd’hui l’une des Ferrari les plus représentatives du début des années 1950.











