
Berliet naît à Lyon à la fin du XIXe siècle autour de Marius Berliet, mécanicien autodidacte devenu constructeur automobile. D’abord consacrée aux voitures particulières, l’entreprise se tourne rapidement vers les véhicules industriels, qui feront sa réputation en France et à l’étranger. Des premiers moteurs artisanaux aux camions de la Première Guerre mondiale, de l’adoption du diesel à l’expansion internationale d’après-guerre, puis de la prise de contrôle par Citroën au rapprochement avec Renault, l’histoire de Berliet accompagne plusieurs transformations majeures de l’industrie automobile française avant la disparition de la marque en 1980.
1895 : Marius Berliet construit sa première automobile à Lyon
Marius Berliet commence à expérimenter la mécanique automobile dans les années 1890. Il réalise un premier moteur en 1894, puis une première automobile en 1895. Cette date est aujourd’hui retenue par les principales sources patrimoniales pour situer les débuts de Berliet comme constructeur, même si certains documents anciens mentionnent 1896 pour une première voiture construite à la Croix-Rousse.
L’activité reste d’abord artisanale. En 1899, Marius Berliet dispose d’un atelier rue Sully, à Lyon, puis change d’échelle en reprenant au début du XXe siècle les installations du constructeur Audibert & Lavirotte à Monplaisir. Berliet peut alors quitter progressivement le stade de l’atelier pour celui de l’entreprise industrielle. À cette époque, la marque fabrique encore principalement des voitures particulières et cherche à se faire une place dans une industrie automobile française en pleine formation.
1905 : l’accord avec ALCO finance l’expansion de Berliet
Un événement décisif intervient en 1905 lorsque l’American Locomotive Company, ou ALCO, acquiert les licences de plusieurs automobiles Berliet pour les produire aux États-Unis. L’accord apporte à Marius Berliet une somme importante, environ 500 000 francs-or, ainsi que des redevances. Ces capitaux donnent au constructeur lyonnais les moyens de poursuivre l’agrandissement de son outil industriel.
Cette relation américaine laisse aussi une trace durable dans l’identité de la marque. Berliet adopte comme emblème une locomotive vue de face, accompagnée de son chasse-bœufs, en référence à ALCO. Ce logo deviendra l’un des signes distinctifs les plus reconnaissables du constructeur. L’accord est donc important à la fois pour les finances, l’industrialisation et l’image de Berliet.
1913 : le CBA impose Berliet dans l’univers du camion
Berliet ne reste pas longtemps centré sur la seule automobile particulière. Le constructeur commence à produire des poids lourds dès 1906, puis fait officiellement réceptionner son Type L par le service des Mines en 1907. Le véritable changement d’échelle intervient avec le Berliet CBA, réceptionné en 1913.
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, le CBA devient l’un des camions utilisés massivement par l’armée française. Il joue notamment un rôle dans les convois assurant le ravitaillement de Verdun par la Voie sacrée. Plus de 15 000 exemplaires sont employés par l’armée pendant le conflit. La demande militaire pousse Berliet à adopter des méthodes de production beaucoup plus intensives.
Pour soutenir cet effort, l’entreprise développe à partir de 1916 un vaste complexe industriel à Vénissieux et Saint-Priest, près de Lyon. L’objectif est d’intégrer une grande partie des opérations nécessaires à la fabrication des véhicules, depuis la métallurgie jusqu’à l’assemblage. Berliet participe aussi à l’effort de guerre en fabriquant plus d’un millier de chars Renault FT sous licence. À la sortie du conflit, le constructeur n’est plus seulement un fabricant d’automobiles : il est devenu un acteur majeur du véhicule industriel français.
1921 : la crise de l’après-guerre menace l’entreprise
La fin des commandes militaires place Berliet dans une situation difficile. L’outil de production a été fortement agrandi pendant la guerre, tandis que le marché civil ne peut absorber immédiatement les mêmes volumes. Les nombreux véhicules militaires revendus comme surplus accentuent encore la pression sur les constructeurs.
En 1921, Berliet traverse une grave crise financière. Il est préférable de ne pas résumer cet épisode à une simple faillite : l’entreprise fait l’objet d’un règlement transactionnel et poursuit son activité sous contrôle judiciaire et bancaire. Marius Berliet perd temporairement la maîtrise directe de la société, mais le constructeur continue de produire des véhicules et parvient progressivement à redresser ses comptes. En 1929, son fondateur retrouve la présidence. Cette crise marque la fin de l’expansion spectaculaire provoquée par la guerre et oblige Berliet à reconstruire son développement sur des bases plus adaptées au marché civil.
1930 : le diesel prépare l’abandon progressif des voitures particulières
Au début des années 1930, Berliet fait un choix technologique déterminant en misant sur le moteur diesel pour ses véhicules industriels. Le premier camion Berliet diesel apparaît dès 1931. Cette motorisation, bien adaptée aux besoins du transport lourd, contribue à renforcer la spécialisation de l’entreprise dans les camions et les autocars.
Parallèlement, les voitures particulières occupent une place de plus en plus réduite dans la production. Berliet continue d’en proposer au cours de la décennie, mais cette branche ne constitue plus le centre de sa stratégie. La fabrication des automobiles particulières s’arrête en 1939. La marque, née avec la voiture, devient alors essentiellement un constructeur de véhicules industriels.
1944 : le séquestre ouvre une période de rupture dans la gouvernance
La Seconde Guerre mondiale constitue l’une des périodes les plus complexes de l’histoire de Berliet. Pendant l’Occupation, l’entreprise poursuit son activité dans un contexte de pénuries et produit notamment des véhicules fonctionnant au gazogène. À partir de la fin de 1942, les autorités de Vichy lui imposent également des livraisons destinées à l’Allemagne.
À la Libération, l’entreprise est placée sous séquestre puis sous administration provisoire. Marius Berliet et plusieurs membres de sa famille sont condamnés en 1946 dans le cadre de l’épuration économique. Pendant cette période se met en place ce qui sera appelé l’« Expérience Berliet », avec une organisation particulière de la gestion et une participation plus importante des salariés.
Il ne faut toutefois pas confondre cet épisode avec une nationalisation définitive. Les procédures administratives concernant le séquestre et la gestion provisoire aboutissent en 1949 au retour de la société à ses actionnaires. Les décisions administratives de cette époque ne doivent pas non plus être présentées comme une annulation générale des condamnations prononcées après la guerre, les deux questions relevant de procédures différentes.
1949 : le GLR symbolise la renaissance industrielle de Berliet
Le retour à une gestion privée coïncide avec le lancement du Berliet GLR en 1949. Ce camion devient l’un des modèles les plus représentatifs de la reconstruction et des Trente Glorieuses. Robuste et conçu pour répondre aux besoins du transport routier en plein développement, il contribue à installer durablement Berliet parmi les grands noms français du poids lourd. En 1994, un jury réuni à l’initiative du magazine Les Routiers le désignera « Camion du Siècle », un titre honorifique qui témoigne de sa place dans la mémoire professionnelle.
La direction passe progressivement à Paul Berliet, fils de Marius, qui devient président-directeur général en 1962. Sous son impulsion, l’entreprise développe ses capacités industrielles, ses recherches et surtout sa présence internationale. Berliet ne se contente pas d’exporter des véhicules : le groupe conclut également des accords d’assemblage et de transfert de technologie dans plusieurs pays.
Cette ambition est illustrée par des véhicules conçus pour des conditions extrêmes. Le gigantesque T100 de 1957, construit à seulement quatre exemplaires, montre les capacités techniques de Berliet dans le domaine des transports lourds et des marchés sahariens. Le Stradair de 1965 illustre une autre orientation, avec sa suspension Airlam destinée à améliorer le confort de conduite. Ces réalisations servent surtout à comprendre l’effort d’innovation d’une entreprise devenue, au milieu des années 1960, un groupe industriel largement tourné vers l’international.
1967 : Citroën prend le contrôle de Berliet
En 1967, l’histoire de la société change de nature avec la prise de contrôle de Berliet par Citroën, alors lui-même contrôlé par Michelin. Ce rapprochement met fin à l’indépendance capitalistique qui avait longtemps caractérisé l’entreprise familiale lyonnaise.
L’opération s’inscrit dans une logique de concentration industrielle. Les activités de poids lourds de Citroën sont rapprochées de celles de Berliet, qui devient le principal pôle de véhicules industriels du groupe. Le constructeur poursuit néanmoins son développement et atteint au début des années 1970 une taille considérable. En 1974, il emploie environ 24 500 personnes et réalise une part importante de son activité à l’international.
Cette période voit également apparaître l’autobus PR100, lancé en 1971. Sa diffusion en France et sa fabrication sous licence à l’étranger illustrent la place prise par Berliet dans les transports collectifs, parallèlement à son activité historique dans le camion.
1974 : Renault rachète Berliet et prépare son rapprochement avec Saviem
La crise financière de Citroën provoque un nouveau changement de propriétaire. En décembre 1974, la Régie Renault prend le contrôle de Berliet avec le soutien de l’État. L’objectif industriel est clair : rapprocher Berliet de Saviem, l’autre grand constructeur français de poids lourds contrôlé par Renault, afin de créer un ensemble capable de mieux affronter la concurrence européenne.
En 1978, la réorganisation aboutit à la formation de Renault Véhicules Industriels. Sur le plan juridique, Berliet absorbe Saviem avant que la nouvelle société ne prenne le nom de Renault Véhicules Industriels, généralement abrégé RVI. Les marques Berliet et Saviem restent encore quelque temps visibles sur les véhicules, mais cette coexistence prend fin le 21 avril 1980, date à partir de laquelle les nouveaux modèles sont commercialisés uniquement sous le nom Renault.
Berliet disparaît ainsi comme marque commerciale, sans que son histoire industrielle s’interrompe pour autant. RVI devient ensuite Renault Trucks au début des années 2000 et rejoint le groupe Volvo. Le site de Vénissieux, développé par Berliet à partir de la Première Guerre mondiale, reste aujourd’hui intégré à l’appareil industriel de Renault Trucks. La marque Berliet n’a donc pas été relancée, mais une partie directe de son héritage industriel demeure active dans la région lyonnaise.
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