Présentée au début de 1948, la Ferrari 166 S occupe une place charnière dans l’histoire encore très jeune du constructeur de Maranello. Cette sportive de compétition associe un V12 de deux litres à un châssis léger et signe, dès sa première saison, deux succès majeurs à la Targa Florio et aux Mille Miglia. Elle ne doit toutefois pas être confondue avec la 166 MM, plus puissante et plus rapide, qui prolongera ensuite cette lignée sur les grandes épreuves d’endurance.
La 166 S n’est donc pas simplement une Ferrari ancienne parmi d’autres. Elle représente le moment où les premières solutions techniques de la marque commencent à produire des résultats de premier plan. Son intérêt tient autant à son palmarès qu’à sa capacité à expliquer la logique des premières Ferrari: un moteur compact, une masse contenue et une même base mécanique adaptée à plusieurs usages.
Une étape décisive dans la naissance de Ferrari
La 166 S apparaît seulement un an après la Ferrari 125 S, premier modèle portant officiellement le nom Ferrari. La marque ne dispose alors ni d’une longue gamme ni de décennies d’expérience industrielle. Chaque nouveau modèle sert à faire évoluer rapidement le moteur, le châssis et les carrosseries tout en validant ces choix en compétition.
Entre les deux se trouve la Ferrari 159 S, qui constitue une étape intermédiaire dans l’augmentation de la cylindrée du V12. Cette progression permet de comprendre la méthode suivie par Ferrari à la fin des années 1940: conserver une architecture moteur prometteuse, puis en faire évoluer les dimensions et les performances plutôt que repartir d’une feuille blanche à chaque saison.
La 166 S consolide cette approche. Elle reste fidèle au V12 placé longitudinalement à l’avant, mais porte sa cylindrée totale à près de deux litres. Cette configuration offre un compromis adapté aux courses routières de l’époque, où la puissance maximale ne suffit pas. La souplesse du moteur, l’endurance mécanique, le poids et le comportement sur des parcours irréguliers jouent également un rôle déterminant.
Pourquoi porte-t-elle le nombre 166?
La dénomination de la voiture vient de la cylindrée unitaire de son moteur. Chaque cylindre affiche environ 166,25 cm³. Multipliée par les douze cylindres du V12, cette valeur donne une cylindrée totale proche de 1 995 cm³.
Ce mode de désignation est essentiel pour lire les premières gammes Ferrari. Le nombre ne correspond ni à la puissance, ni à la vitesse maximale, ni à une année de lancement. Il renvoie au volume d’un seul cylindre. La 166 S partage ainsi son nombre avec plusieurs modèles apparentés, sans que ceux-ci soient nécessairement identiques par leur carrosserie, leur puissance ou leur vocation.
Un V12 de deux litres conçu pour la compétition
Selon les caractéristiques publiées par Ferrari, la 166 S reçoit un V12 de 1 995,02 cm³ développant 81 kW, soit 110 ch, à 6 000 tr/min. Le moteur dispose d’un arbre à cames en tête par rangée de cylindres, de deux soupapes par cylindre et de trois carburateurs Weber 32 DCF.
Ces chiffres peuvent sembler modestes face aux performances d’une sportive moderne, mais ils doivent être rapprochés de la masse de la voiture. Ferrari indique un poids à sec de 800 kg pour la berlinetta. Le rapport entre puissance et poids est donc bien plus révélateur que la puissance prise isolément, surtout pour un modèle destiné à évoluer sur des routes longues, sinueuses et parfois dégradées.
| Caractéristique | Ferrari 166 S |
|---|---|
| Année de lancement | 1948 |
| Architecture | V12 longitudinal avant |
| Cylindrée | 1 995,02 cm³ |
| Puissance annoncée | 110 ch à 6 000 tr/min |
| Alimentation | Trois carburateurs Weber 32 DCF |
| Empattement | 2 420 mm |
| Poids à sec annoncé | 800 kg pour la berlinetta |
| Vitesse maximale annoncée | 170 km/h |
La vitesse maximale annoncée de 170 km/h ne résume pas les qualités de la 166 S. Sur les grandes courses routières, la capacité à maintenir une allure élevée pendant plusieurs heures compte davantage qu’une pointe obtenue dans des conditions idéales. L’empattement de 2 420 mm et la faible masse contribuent également à l’agilité, un avantage important sur les tracés où les changements de rythme sont permanents.
Berlinetta et spider: deux silhouettes signées Allemano
La 166 S est proposée au début de 1948 sous deux formes, une berlinetta fermée et un spider ouvert. Les deux carrosseries sont réalisées par Allemano. Cette diversité ne répond pas seulement à une question esthétique. Elle montre déjà la volonté de Ferrari d’adapter une même base mécanique aux contraintes de différentes épreuves et aux préférences des pilotes.
La berlinetta offre une carrosserie fermée, mieux adaptée à la protection de l’équipage et potentiellement favorable à l’aérodynamisme. Le spider privilégie une structure ouverte et une approche plus dépouillée. Il faut cependant éviter d’appliquer automatiquement le poids annoncé de 800 kg à toutes les versions: la donnée publiée par Ferrari concerne précisément la berlinetta.
Cette distinction entre carrosseries est importante, car les Ferrari de cette période sont souvent identifiées par leur seul numéro de châssis ou par leur apparence actuelle. Or un même ensemble mécanique peut avoir connu plusieurs configurations au fil de sa carrière. Pour comprendre un exemplaire particulier, il faut donc distinguer le modèle, la carrosserie, le châssis et son historique sportif.
La Targa Florio et les Mille Miglia dès 1948
Le premier grand succès de la 166 S intervient le 4 avril 1948. Le spider portant le châssis 001S remporte la Targa Florio avec Igor Troubetzkoy et Clemente Biondetti. Cette victoire est particulièrement significative, car l’épreuve sicilienne impose aux voitures des routes étroites, un relief exigeant et de fortes variations de rythme.
Moins d’un mois plus tard, le 2 mai 1948, la berlinetta châssis 003S s’impose aux Mille Miglia avec Clemente Biondetti et Giuseppe Navone. La proximité de ces deux victoires démontre que la voiture ne se contente pas d’être performante dans un contexte isolé. Elle se montre compétitive sur deux épreuves routières longues et difficiles, avec deux types de carrosserie différents.
Le titre de « V12 des premières victoires » doit néanmoins être compris avec précision. La 166 S n’est pas nécessairement la voiture de la toute première victoire obtenue par Ferrari. Elle est surtout associée aux premiers grands succès internationaux qui installent durablement la jeune marque parmi les constructeurs capables de gagner les épreuves les plus prestigieuses.
Ferrari 166 S et 166 MM: une confusion fréquente
La proximité des noms conduit souvent à attribuer à la 166 S l’ensemble du palmarès de la famille 166. Or la Ferrari 166 MM constitue une évolution distincte, pensée pour les courses de longue distance. Son appellation fait directement référence aux Mille Miglia.
D’après les chiffres publiés par Ferrari, la 166 MM développe 103 kW à 6 500 tr/min et peut atteindre 220 km/h, contre 81 kW et 170 km/h annoncés pour la 166 S. L’écart ne relève donc pas d’un simple changement de carrosserie. Il traduit une évolution technique et sportive, avec un niveau de performance supérieur.
Cette distinction permet aussi de corriger une attribution courante: la victoire de Ferrari aux 24 Heures du Mans 1949 revient à une 166 MM pilotée par Luigi Chinetti et Lord Selsdon, et non à une 166 S. La 166 S prépare le terrain par ses résultats de 1948, tandis que la 166 MM prolonge cette dynamique sur la scène internationale.
La famille 166 ne se limite pas aux voitures de course
Le nombre 166 apparaît également sur des modèles davantage orientés vers la route. La Ferrari 166 Inter illustre l’élargissement progressif de la jeune marque vers le grand tourisme. Elle conserve la logique du V12 de deux litres tout en répondant à un usage différent de celui d’une voiture développée avant tout pour la compétition.
La Ferrari 166 Inter Sport occupe une position plus difficile à résumer, car les appellations de cette période peuvent varier selon les carrosseries, les configurations et les historiques de châssis. L’existence de ces variantes rappelle qu’un même nombre dans la nomenclature Ferrari ne suffit pas à établir l’identité complète d’un modèle.
Pour différencier correctement les premières Ferrari 166, il faut donc examiner quatre éléments: la vocation sportive ou routière, la carrosserie, les spécifications du moteur et l’historique du châssis. Cette méthode évite de regrouper sous le nom 166 S des voitures qui partagent une base ou une cylindrée, mais pas exactement les mêmes caractéristiques.
Ce que la 166 S apporte réellement à l’histoire de Ferrari
La portée historique de la 166 S ne repose pas sur un record isolé. Elle résulte de la combinaison de plusieurs éléments: un V12 compact arrivé à maturité, une voiture légère, deux carrosseries adaptées à la compétition et des victoires obtenues immédiatement sur des épreuves majeures.
Elle montre aussi que la réputation sportive de Ferrari ne s’est pas construite uniquement grâce à des moteurs de forte cylindrée. En 1948, un V12 de deux litres développant 110 ch suffit à gagner, à condition d’être intégré dans une voiture cohérente et endurante. La 166 S incarne ainsi une philosophie qui restera centrale chez Ferrari: rechercher la performance par l’équilibre général plutôt que par la seule puissance maximale.
Son héritage se lit enfin dans les modèles qui lui succèdent. La 166 MM pousse plus loin la vocation d’endurance, tandis que les versions Inter ouvrent la voie aux Ferrari de grand tourisme. La 166 S se trouve précisément au point de rencontre entre ces deux trajectoires, celle des voitures de course victorieuses et celle des automobiles routières à moteur V12 qui contribueront ensuite à l’identité de la marque.











