Histoire de la marque Matra

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Matra occupe une place singulière dans l’histoire automobile française. Issue d’un groupe d’abord tourné vers l’aéronautique, l’armement et les technologies avancées, l’entreprise ne devient constructeur automobile qu’au milieu des années 1960, sous l’impulsion de Marcel Chassagny puis surtout de Jean-Luc Lagardère. En moins de quarante ans, Matra passe des petites voitures sportives aux titres mondiaux en Formule 1, remporte trois fois les 24 Heures du Mans, développe des modèles originaux comme la Bagheera et le Rancho, puis joue un rôle décisif dans la naissance du Renault Espace. La production automobile s’arrête en 2003, mais le nom Matra poursuit ensuite une autre existence dans la mobilité légère.

1937 : les origines de Matra se trouvent dans l’aéronautique

L’histoire de Matra commence avant l’automobile. En 1937, Marcel Chassagny crée à La Courneuve la Compagnie anonyme de production et réalisation aéronautique, connue sous le nom de CAPRA. L’entreprise travaille dans le secteur aéronautique avant que le nom Matra ne s’impose au cours des années suivantes. Les sources historiques ne donnent pas toutes la même date pour cette naissance : certaines retiennent 1941, d’autres 1945 ou 1947. Il est donc plus exact de considérer que Matra se constitue progressivement durant les années 1940 à partir de cette activité aéronautique initiale.

Le groupe se développe ensuite dans l’aéronautique, l’armement et les technologies de pointe. Cette culture industrielle sera importante lorsque Matra abordera l’automobile : l’entreprise arrive dans ce secteur avec une expérience des structures légères, des matériaux, de l’ingénierie et de la recherche de performances. En 1963, Jean-Luc Lagardère devient directeur général et joue rapidement un rôle déterminant dans la diversification du groupe.

1964 : la reprise de René Bonnet fait entrer Matra dans l’automobile

Le véritable passage à l’automobile intervient en 1964. À Romorantin, le constructeur René Bonnet produit notamment la Djet, une petite sportive à moteur central. Matra connaît déjà cette activité puisqu’une de ses filiales fournit des éléments de carrosserie. Lorsque l’entreprise de René Bonnet rencontre des difficultés financières, Matra reprend progressivement son activité.

La Djet devient ainsi le premier modèle automobile commercialisé dans l’univers Matra, même si elle ne doit pas être considérée comme une création entièrement Matra puisqu’elle a été conçue auparavant par René Bonnet. Cette reprise donne toutefois à l’entreprise une usine, un savoir-faire automobile et une base industrielle à Romorantin. La même année, la création de Matra Sports montre que Jean-Luc Lagardère ne veut pas seulement produire des voitures : la compétition doit aussi faire connaître le nom Matra auprès du grand public et démontrer ses compétences techniques.

1967 : la M530 affirme une identité automobile propre à Matra

Présentée en 1967, la M530 marque une étape essentielle car elle est la première automobile de série véritablement conçue par Matra. Avec son architecture originale et sa fabrication faisant largement appel à des panneaux de carrosserie rapportés sur une structure métallique, elle illustre la manière dont l’entreprise transpose son expérience industrielle à l’automobile.

Matra reste cependant un constructeur de taille modeste. Pour élargir sa diffusion, l’entreprise se rapproche à la fin des années 1960 de Simca, alors contrôlée par Chrysler. Ce partenariat permet à Matra d’accéder à des organes mécaniques produits en grande série et surtout à un réseau commercial beaucoup plus vaste. Cette formule, dans laquelle Matra conçoit des véhicules originaux tout en s’appuyant sur un grand constructeur pour certaines ressources industrielles et commerciales, devient l’un des principes majeurs de son histoire.

1969 : le titre mondial de Formule 1 installe Matra parmi les grands noms du sport automobile

La stratégie sportive porte rapidement ses fruits. Après des succès dans les formules de promotion, Matra accède à la Formule 1 et atteint le sommet dès 1969. Jackie Stewart remporte le championnat du monde des pilotes au volant de la Matra MS80 et Matra décroche également le titre des constructeurs.

Ce succès demande toutefois une précision : la MS80 est équipée d’un moteur Ford-Cosworth et engagée dans le cadre de Matra International avec l’équipe de Ken Tyrrell. Il ne s’agit donc pas encore d’une monoplace entièrement Matra sur le plan mécanique. La volonté de la firme française de promouvoir son propre moteur V12 contribue ensuite à la séparation avec Tyrrell. Matra poursuit alors son programme sportif avec ses propres solutions techniques et se tourne progressivement vers les courses d’endurance.

Cette orientation aboutit à trois victoires consécutives aux 24 Heures du Mans en 1972, 1973 et 1974, associées au spectaculaire V12 Matra. Après avoir également obtenu des titres mondiaux en sport-prototypes, Jean-Luc Lagardère décide d’arrêter la compétition à la fin de 1974. Matra quitte ainsi le sport automobile au sommet, avec un palmarès suffisamment important pour avoir durablement transformé son image.

1973 : la Bagheera ouvre une période de concepts automobiles originaux

Sur la route, le partenariat avec Simca donne naissance en 1973 à la Matra-Simca Bagheera. Cette sportive se distingue surtout par ses trois sièges disposés côte à côte à l’avant, une architecture inhabituelle qui illustre la volonté de Matra de chercher des solutions différentes de celles des grands constructeurs généralistes.

Cette démarche devient encore plus évidente avec le Rancho lancé en 1977. Construit à partir d’éléments issus de la grande série, il adopte l’apparence et certains usages d’un véhicule tout-terrain sans en reprendre la transmission intégrale. Il annonce ainsi, avec plusieurs années d’avance, le développement des véhicules de loisirs et de nombreux crossovers modernes. Le Rancho est historiquement important moins par ses performances que par l’idée qu’il introduit : proposer un véhicule familial dont l’usage et l’aménagement comptent autant que la catégorie automobile traditionnelle à laquelle il appartient.

À la fin de la décennie, les évolutions de Chrysler Europe font entrer Matra dans un nouvel environnement industriel lié à PSA. En 1979, Automobiles Matra est constituée avec une participation majoritaire de Matra et une participation de PSA. La commercialisation passe alors notamment par Talbot. La Murena, lancée en 1980, prolonge brièvement la tradition des coupés à trois places, mais cette lignée sportive arrive bientôt à son terme.

1981 : le projet P18 prépare le basculement stratégique vers Renault

Au début des années 1980, Matra travaille sur une idée beaucoup plus ambitieuse qu’un nouveau coupé. Le projet P18 imagine une grande voiture familiale monocorps, dotée d’un habitacle modulable et pensée autour de l’espace intérieur. Le concept est d’abord proposé dans l’environnement de PSA, mais il n’est pas retenu. Matra cherche alors un nouveau partenaire et présente le projet à Renault en 1982.

Renault accepte d’en poursuivre le développement en l’adaptant à ses exigences industrielles et commerciales. Ce changement de partenaire transforme profondément Matra. La Murena disparaît et l’entreprise délaisse les petites sportives qui avaient construit son image routière pour concentrer ses ressources sur un véhicule familial totalement différent. Cette décision ouvre la période la plus importante de son histoire industrielle.

1984 : le Renault Espace change l’échelle industrielle de Matra

Commercialisé en 1984 sous la marque Renault, l’Espace est issu du concept développé par Matra puis retravaillé avec Renault. Il ne constitue pas le premier véhicule monocorps de l’histoire mondiale, mais il joue un rôle déterminant dans la diffusion du grand monospace familial en Europe. Son plancher plat, ses sièges indépendants et amovibles et son habitacle conçu autour de la modularité proposent une autre manière d’utiliser une automobile familiale.

Pour Matra, le changement est considérable. L’entreprise ne vend plus ce véhicule sous son propre nom, mais elle en assure la fabrication à Romorantin. Les trois premières générations de l’Espace y sont produites, permettant à l’usine d’atteindre des volumes sans commune mesure avec ceux des anciennes Djet, M530, Bagheera ou Murena. Pendant près de vingt ans, Matra devient ainsi moins une marque automobile classique qu’un concepteur et constructeur spécialisé travaillant étroitement avec Renault.

Cette réussite crée toutefois une forte dépendance. L’activité de Romorantin repose désormais largement sur un modèle dont Renault maîtrise la commercialisation et, à terme, les décisions industrielles.

1996 : Renault reprend l’Espace et Matra mise sur l’Avantime

En 1996, Renault décide que la quatrième génération de l’Espace sera produite dans sa propre usine de Sandouville. Pour Matra, la perte future de ce programme pose directement la question de la survie de Romorantin. Les deux partenaires lancent alors un nouveau projet destiné à maintenir l’activité du site : l’Avantime.

Présenté sous forme de concept en 1999 puis commercialisé en 2001, l’Avantime tente de réunir les caractéristiques d’un grand monospace et celles d’un coupé. Sa proposition est très originale, mais elle peine à trouver une clientèle suffisante. Le modèle ne parvient pas à remplacer les volumes de l’Espace, tandis que Renault produit désormais lui-même la nouvelle génération de son monospace.

L’Avantime devient ainsi le dernier grand projet automobile fabriqué par Matra. Son échec commercial n’est pas l’unique cause de la fin de l’entreprise automobile, mais il prive Romorantin du programme susceptible de compenser la perte de l’Espace.

2003 : Matra arrête la production automobile et change de domaine

En 2003, Lagardère décide de mettre fin à l’activité de construction automobile de Matra. Cette disparition est parfois résumée comme une faillite, mais la réalité est plus précise : elle résulte d’un retrait stratégique après la perte du programme Espace et l’échec de l’Avantime. La production cesse à Romorantin et les activités d’ingénierie, d’essais et de prototypes sont cédées à Pininfarina.

Le nom Matra ne disparaît pourtant pas. À partir de 2004, l’activité restante se réoriente vers les véhicules électriques légers, notamment les vélos, scooters et autres solutions de mobilité. En 2014, Lagardère cède les actifs industriels et commerciaux de cette branche à Easybike et lui accorde l’exploitation de la marque dans ce domaine.

Aujourd’hui, Matra subsiste dans l’univers de la mobilité légère, notamment à travers les vélos électriques et le Groupe Rebirth. Il n’existe plus de constructeur automobile Matra comparable à celui qui produisait autrefois les Bagheera, Murena ou Espace à Romorantin. L’histoire automobile de la marque s’étend donc essentiellement de 1964 à 2003, période durant laquelle Matra aura successivement été constructeur de sportives, champion du monde en compétition, créateur de véhicules atypiques puis partenaire industriel à l’origine de l’un des concepts familiaux les plus marquants de l’automobile européenne.