La Jaguar XJ220 de série apparaît en 1992 comme l’une des supercars les plus ambitieuses de son époque. Son immense carrosserie en aluminium, son V6 biturbo de 3,5 litres développant 550 PS et sa vitesse maximale annoncée à 343 km/h la placent immédiatement parmi les automobiles les plus rapides du monde. Pourtant, son histoire est surtout celle d’une profonde transformation : le spectaculaire concept V12 à transmission intégrale dévoilé en 1988 devient, pour la production, une propulsion à moteur V6 biturbo conçue avec JaguarSport et Tom Walkinshaw Racing.
Du projet secret de Jaguar au concept XJ220 de 1988
L’origine de la XJ220 remonte au milieu des années 1980. L’ingénieur en chef Jim Randle imagine une Jaguar à moteur central capable de prolonger sur route la tradition sportive de la marque. Le projet prend forme à partir de 1984-1985 avec une petite équipe d’ingénieurs et de designers travaillant de manière informelle, bientôt surnommée le « Saturday Club ». Keith Helfet joue un rôle majeur dans le dessin de la voiture.
Cette ambition n’arrive pas dans un désert sportif. Jaguar possède une histoire considérable en compétition, de la Jaguar D-Type victorieuse au Mans dans les années 1950 aux prototypes modernes engagés avec TWR. La marque avait également expérimenté dès les années 1960 la formule du moteur central avec la Jaguar XJ13, même si celle-ci n’avait jamais connu la compétition pour laquelle elle avait été conçue.
Le concept XJ220 est présenté le 18 octobre 1988 au British International Motor Show de Birmingham. Il impressionne autant par ses dimensions que par sa fiche technique : un V12 de 6,2 litres, une transmission intégrale et une architecture très sophistiquée. Son nom fait référence à l’objectif de 220 mph, soit environ 354 km/h. L’accueil est suffisamment enthousiaste pour pousser Jaguar vers une production en petite série.
Le passage du salon à la route impose cependant une refonte majeure. Jaguar s’associe à Tom Walkinshaw Racing au sein de JaguarSport et privilégie une solution plus compacte et réaliste industriellement. Le V12 et les quatre roues motrices disparaissent. La voiture de série reçoit un V6 biturbo et une transmission aux seules roues arrière. Cette différence est essentielle : les caractéristiques du concept de 1988 ne doivent pas être attribuées à la XJ220 commercialisée en 1992.
Un V6 biturbo issu de l’expérience de la compétition
Le moteur retenu est un V6 à 90 degrés de 3 498 cm3, à 24 soupapes, double suralimentation et échangeurs. Son architecture possède des liens avec le V6 de la MG Metro 6R4, mais le groupe utilisé par JaguarSport est profondément développé pour la suralimentation et les exigences d’une supercar. L’expérience de TWR avec les prototypes d’endurance contribue directement à ce savoir-faire. La Jaguar XJR-9 illustre notamment l’importance prise par le programme compétition Jaguar dans cette période.
Avec 550 PS, soit environ 542 bhp ou 404 kW, et quelque 644 Nm de couple, ce V6 permet à la XJ220 de rivaliser avec les références absolues du début des années 1990. La puissance passe aux roues arrière par une boîte manuelle à cinq rapports. La mécanique est installée longitudinalement derrière les deux occupants.
La structure fait largement appel à l’aluminium et à des panneaux sandwich à nid d’abeilles. Cette construction permet de contenir la masse à environ 1 470 kg malgré une longueur proche de 4,93 m et une largeur dépassant deux mètres. Les suspensions indépendantes à doubles triangles, les amortisseurs Bilstein et les freins AP Racing témoignent également d’une conception fortement influencée par la course.
La relation avec TWR peut prêter à confusion avec la Jaguar XJR-15, autre supercar britannique du début des années 1990. Les deux voitures sont pourtant distinctes : la XJR-15 est beaucoup plus directement dérivée de la technologie des prototypes d’endurance et conserve un V12, tandis que la XJ220 constitue un programme JaguarSport spécifique destiné à concrétiser le concept présenté en 1988.
Fiche technique de la Jaguar Xj220
| Caractéristique | Jaguar XJ220 de série |
|---|---|
| Production | 1992-1994 |
| Carrosserie | Coupé 2 portes, 2 places |
| Architecture | Moteur central arrière longitudinal, propulsion |
| Moteur | V6 à 90 degrés, 24 soupapes, double arbre à cames par rangée |
| Cylindrée | 3 498 cm3 |
| Suralimentation | Deux turbocompresseurs Garrett avec échangeurs |
| Gestion moteur | Injection et gestion électronique Zytek |
| Puissance | 550 PS, environ 542 bhp / 404 kW à 7 000 tr/min |
| Couple | 475 lb-ft, environ 644 Nm |
| Boîte de vitesses | Manuelle à 5 rapports |
| Structure | Structure en aluminium avec panneaux sandwich à nid d’abeilles |
| Suspension | Indépendante, doubles triangles, ressorts hélicoïdaux et amortisseurs Bilstein |
| Freins | Disques AP Racing, étriers à 4 pistons |
| Roues | 17 pouces à l’avant, 18 pouces à l’arrière |
| Pneus arrière | 345/35 ZR18 |
| Longueur | Environ 4 930 mm |
| Largeur | Environ 2 010 mm |
| Hauteur | Environ 1 150 mm |
| Empattement | 2 640 mm |
| Poids | Environ 1 470 kg |
| Vitesse maximale annoncée | 213 mph, environ 343 km/h |
| 0 à 100 km/h | Environ 3,8 à 4,0 s |
Une carrosserie spectaculaire dessinée par Keith Helfet
La XJ220 se reconnaît immédiatement à ses proportions hors normes. Très basse, extrêmement large et longue, elle associe une cabine avancée à une poupe étirée qui dissimule le moteur. Keith Helfet conserve dans la voiture de production l’essentiel de la fluidité du concept, malgré les modifications techniques imposées entre 1988 et 1992.
Les surfaces sont volontairement lisses et les appendices aérodynamiques spectaculaires sont évités. Les projecteurs avant sont dissimulés derrière des panneaux affleurants, tandis que les grandes entrées d’air latérales alimentent la mécanique. Les roues Speedline de diamètres différents à l’avant et à l’arrière accentuent la posture de la voiture. L’aérodynamique ne se limite pas à l’apparence : le soubassement et la gestion des flux participent à la stabilité nécessaire à plus de 300 km/h.
Malgré cette architecture de supercar, l’habitacle reste fidèle à une certaine conception Jaguar du grand tourisme. Les deux occupants disposent d’un environnement nettement plus luxueux que celui d’une voiture de compétition homologuée pour la route. Cette association entre performances extrêmes et présentation raffinée distingue la XJ220 de nombreuses rivales contemporaines.
343 km/h et une place parmi les voitures les plus rapides du monde
La vitesse maximale constitue l’un des éléments centraux de l’identité de la XJ220. Jaguar annonçait 213 mph, soit environ 343 km/h. Des essais à Nardò ont donné une valeur proche de 341,6 km/h dans une configuration catalysée. Une voiture privée de ses catalyseurs a ensuite approché 217 mph, environ 349 km/h. Ces chiffres correspondent donc à des configurations différentes et expliquent pourquoi plusieurs vitesses maximales circulent encore aujourd’hui.
Au début des années 1990, ces performances permettent à la Jaguar de revendiquer une place au sommet de la hiérarchie mondiale des voitures de série. L’arrivée de la McLaren F1 déplacera rapidement la référence, mais les performances de la XJ220 restent remarquables pour une voiture développée à la fin des années 1980.
Son comportement et ses performances bénéficient indirectement d’une période particulièrement riche pour Jaguar en endurance. Après les prototypes à moteur V12, le constructeur et TWR poursuivent leur évolution technique avec des voitures telles que la Jaguar XJR-14, prototype radicalement différent de la XJ220 mais représentatif du niveau d’expertise accumulé autour de JaguarSport et de TWR.
Production à Bloxham et rareté de la XJ220
La production est installée à Bloxham, dans l’Oxfordshire, sur un site associé aux activités de JaguarSport et précédemment utilisé pour la XJR-15. La première voiture destinée à un client est achevée en juin 1992. La fabrication se poursuit jusqu’en 1994, avec une importante part d’assemblage manuel.
Le nombre exact de XJ220 produites fait l’objet d’une divergence jusque dans les archives liées à Jaguar. Le Jaguar Daimler Heritage Trust mentionne 281 exemplaires, tandis qu’une communication officielle Jaguar publiée ultérieurement indique 275 voitures à l’arrêt de la production. D’autres publications avancent encore 282 exemplaires. En l’absence d’un chiffre unique cohérent dans les sources officielles, 281 constitue une référence patrimoniale solide, mais 275 ne peut pas être écarté.
Le prix final est lui aussi très éloigné de celui envisagé au commencement du programme. Jaguar a indiqué un tarif de 470 000 livres lors des premières livraisons en 1992. La période séparant les réservations du lancement coïncide avec un retournement du marché des automobiles de collection et de prestige, tandis que l’abandon du V12 et de la transmission intégrale provoque la déception d’une partie des clients initiaux. Cette histoire commerciale mouvementée a longtemps pesé sur la perception de la XJ220.
La XJ220C aux 24 Heures du Mans
JaguarSport et TWR développent également une XJ220C destinée à la compétition. Trois voitures participent aux 24 Heures du Mans 1993 en catégorie GT. La numéro 50 pilotée par John Nielsen, David Brabham et David Coulthard termine l’épreuve et remporte initialement sa catégorie après 306 tours, tandis que les deux autres XJ220C abandonnent.
Cette victoire ne restera toutefois pas au palmarès officiel. La voiture est ensuite disqualifiée dans un litige concernant l’absence de catalyseur et la procédure d’appel. Présenter la XJ220 comme simple « gagnante de sa catégorie au Mans 1993 » est donc incomplet : elle a bien franchi l’arrivée en tête de sa catégorie avant de perdre ce résultat sur décision réglementaire.
La XJ220C donnera aussi naissance à une déclinaison routière beaucoup plus radicale, la XJ220S, dotée d’éléments de carrosserie en fibre de carbone et d’une puissance annoncée autour de 700 PS. Elle ne doit pas être confondue avec la XJ220 standard de 550 PS. Bien plus tard, la Jaguar C-X75 renouera avec l’idée d’une supercar technologique portant l’image de Jaguar, mais sans devenir le successeur de série direct de la XJ220.




