Apparue en compétition en 1931, la Bugatti Type 54 est l’une des voitures de Grand Prix les plus puissantes produites à Molsheim avant-guerre. Son principe est spectaculaire pour l’époque : installer un huit cylindres en ligne suralimenté de près de 5 litres dans une voiture de course relativement légère. Avec une puissance pouvant approcher 300 ch, elle se situe dans une tout autre catégorie que les petites et agiles Bugatti qui avaient construit la réputation sportive de la marque durant les années 1920.
La Type 54 est aussi une Bugatti particulièrement rare. Le constructeur retient aujourd’hui une production de neuf exemplaires, tandis que les historiens et spécialistes de la marque ne s’accordent pas tous sur ce total. Cette incertitude tient notamment à l’histoire mouvementée des châssis, dont certains ont été transformés ou recarrossés. Elle n’enlève rien au caractère exceptionnel d’une machine conçue pour les circuits les plus rapides du début des années 1930.
Une Bugatti de Grand Prix de près de 5 litres
À la fin des années 1920, la Bugatti Type 35 et ses nombreuses évolutions ont imposé une formule fondée sur la légèreté, l’agilité et une mécanique relativement compacte. La Type 54 suit une direction beaucoup plus radicale. Bugatti cherche ici une puissance considérable afin de disposer d’une voiture capable de lutter dans les épreuves de Formule Libre et sur les tracés où la vitesse de pointe devient déterminante.
Le développement aboutit très rapidement à une voiture engagée au Grand Prix de Monza en septembre 1931. Achille Varzi et Louis Chiron disposent des premières Type 54. La nouvelle Bugatti révèle immédiatement son potentiel, mais aussi les contraintes engendrées par une telle puissance. Les pneumatiques constituent notamment un point critique à une époque où les trains roulants doivent encaisser des vitesses et des efforts qui progressent très rapidement. Varzi parvient néanmoins à terminer troisième.
La Type 54 coexiste avec la Bugatti Type 51, dont la philosophie est différente. Cette dernière reste plus proche des Grand Prix Bugatti traditionnelles avec son moteur de 2,3 litres et une masse plus contenue. La Type 54 privilégie au contraire la force du 5 litres suralimenté. Cette différence explique en partie pourquoi elle ne remplace pas simplement toutes les autres voitures de compétition de Molsheim.
Un huit cylindres suralimenté développant jusqu’à environ 300 ch
Le moteur constitue la caractéristique essentielle de la Type 54. Il s’agit d’un huit cylindres en ligne de 4 972 cm3, avec un alésage de 86 mm et une course de 107 mm. Sa distribution repose sur deux arbres à cames en tête et deux soupapes par cylindre. La suralimentation est assurée par un compresseur de type Roots, tandis que l’alimentation fait appel à deux carburateurs Zenith.
Cette mécanique est étroitement apparentée à celle de la Bugatti Type 50. Dans la Type 54 de compétition, elle peut développer environ 300 ch, certaines documentations historiques donnant des valeurs plus faibles suivant la configuration retenue. Une valeur proche de 300 ch à 4 000 tr/min est néanmoins communément associée à la Grand Prix.
La puissance est transmise aux roues arrière par une boîte mécanique à seulement trois rapports, complétée d’une marche arrière. Ce faible nombre de rapports s’explique notamment par les caractéristiques du gros huit cylindres et par la nécessité de disposer d’une transmission suffisamment robuste. Plusieurs rapports de pont ont existé, preuve que les voitures pouvaient être adaptées aux circuits et à leurs usages successifs.
Les performances sont à l’image de cette mécanique. Certaines fiches historiques donnent une vitesse maximale voisine de 200 km/h, tandis que Bugatti indique que la Type 54 pouvait atteindre environ 250 km/h en troisième. Ces chiffres ne décrivent vraisemblablement pas une configuration strictement identique, mais ils montrent l’ordre de grandeur exceptionnel des vitesses envisagées pour une automobile née en 1931.
Fiche technique de la Bugatti Type 54
| Caractéristique | Bugatti Type 54 Grand Prix |
|---|---|
| Première apparition | 1931 |
| Architecture moteur | 8 cylindres en ligne, longitudinal avant |
| Cylindrée | 4 972 cm3 |
| Alésage x course | 86 x 107 mm |
| Distribution | 2 arbres à cames en tête, 16 soupapes |
| Suralimentation | Compresseur Roots |
| Alimentation | 2 carburateurs Zenith |
| Puissance | Jusqu’à environ 300 ch |
| Transmission | Propulsion |
| Boîte de vitesses | Mécanique à 3 rapports et marche arrière |
| Embrayage | Multidisque à sec |
| Structure | Châssis séparé en acier |
| Carrosserie | Grand Prix ouverte, panneaux en aluminium |
| Suspension avant | Essieu rigide, ressorts semi-elliptiques, amortisseurs à friction |
| Suspension arrière | Essieu rigide, ressorts quart-elliptiques inversés, amortisseurs à friction |
| Freins | Tambours sur les quatre roues, commande mécanique |
| Empattement | 2 750 mm |
| Voie avant | 1 350 mm |
| Voie arrière | 1 350 mm |
| Poids | Environ 950 kg en configuration Grand Prix |
| Vitesse maximale | Environ 200 km/h dans certaines fiches, jusqu’à environ 250 km/h revendiqués par Bugatti |
Un châssis soumis à une puissance considérable
La Type 54 conserve une conception qui paraît relativement conventionnelle face à la démesure de son moteur. Son châssis séparé reçoit un essieu rigide à l’avant et à l’arrière, des ressorts à lames et des amortisseurs à friction. Le freinage repose sur quatre grands tambours à commande mécanique. Avec un empattement de 2,75 m et un poids donné autour de 950 kg pour la Grand Prix, la voiture associe ainsi une masse contenue à une puissance exceptionnelle pour son époque.
Cette architecture explique son caractère réputé exigeant. Les dimensions des tambours de frein, les roues en alliage coulé et certains détails du châssis permettent également aux spécialistes d’identifier une Type 54. Le long capot nécessaire au huit cylindres domine visuellement une carrosserie de compétition très étroite, terminée par une poupe effilée. La traditionnelle calandre Bugatti en fer à cheval assure immédiatement l’identité de la voiture.
Des liens techniques existent avec la Bugatti Type 55, modèle sportif destiné à la route. La Type 54 ne doit pourtant pas être considérée comme une simple Type 55 de compétition : sa raison d’être est celle d’une véritable Grand Prix de forte cylindrée, développée autour des exigences particulières de la course.
Des victoires en Grand Prix malgré une carrière difficile
Après ses débuts à Monza en 1931, la Type 54 participe à plusieurs grandes épreuves européennes et nord-africaines. En 1932, Marcel Lehoux remporte le Grand Prix du Maroc à Casablanca et obtient également une deuxième place en Tunisie. Jean-Pierre Wimille s’impose à la course de côte Nice-La Turbie. Albert Divo figure quant à lui parmi les pilotes ayant conduit une Type 54 lors du Grand Prix de l’Automobile Club de France à Reims.
La saison 1933 apporte d’autres succès importants. Achille Varzi gagne sur le rapide circuit de l’AVUS, terrain particulièrement favorable à la puissance du 5 litres. Stanisław Czaykowski remporte le British Empire Trophy et William Grover-Williams s’impose au Grand Prix de La Baule. Ces résultats montrent que la Type 54 ne fut pas seulement une expérience spectaculaire : correctement adaptée à son terrain, elle était capable de gagner.
Sa puissance s’accompagne toutefois d’une réputation redoutable. Le prince Jiří Lobkowicz trouve la mort avec une Type 54 à l’AVUS en 1932. Czaykowski est également victime d’un accident mortel au volant d’une Type 54 à Monza en 1933. Le modèle sera parfois surnommé “Widow Maker”, appellation qui traduit rétrospectivement le contraste entre ses performances considérables et les limites des voitures, des pneumatiques et des circuits de cette période.
Une production minuscule et des châssis difficiles à recenser
Le nombre exact de Type 54 construites fait partie des sujets débattus par les historiens de Bugatti. Le constructeur indique aujourd’hui neuf exemplaires, tandis que le Bugatti Trust retient un décompte plus restrictif de quatre ou cinq véritables Type 54. D’autres publications ont avancé six ou davantage. La différence provient notamment de la manière dont sont comptés et identifiés des châssis ayant connu des transformations au cours de leur existence.
Plusieurs numéros appartenant à la série 542xx sont associés au modèle. Certains exemplaires ont cessé d’être des Grand Prix dans leur configuration initiale et ont reçu des carrosseries routières. Le châssis 54205 est notamment connu sous la forme d’un roadster associé à Bachelier. Ces transformations contribuent à expliquer pourquoi l’apparence actuelle d’une Type 54 survivante ne correspond pas nécessairement à celle des voitures alignées en Grand Prix au début des années 1930.
Le châssis 54201 occupe une place particulière puisqu’il est associé aux débuts du modèle et à Achille Varzi à Monza en 1931. Son importance historique illustre la rareté de ces automobiles : chaque châssis possède une trajectoire propre, mêlant engagements sportifs, changements de propriétaires et parfois modifications profondes.
De la Type 54 à la Type 59
La Type 54 montre les limites d’une recherche de performances reposant avant tout sur une très forte cylindrée. Son moteur procure des accélérations et une vitesse impressionnantes, mais impose également des contraintes considérables au châssis, aux freins et surtout aux pneumatiques. Dans le même temps, les courses de Grand Prix évoluent rapidement et réclament des automobiles plus équilibrées.
La Bugatti Type 59 représente l’étape suivante de cette évolution sportive. Elle conserve une filiation avec le châssis de la Type 54 tout en incarnant une approche plus raffinée de la voiture de Grand Prix. La Type 54 reste ainsi attachée à une période très particulière de la compétition, celle où Bugatti tenta d’exploiter près de cinq litres suralimentés et environ 300 ch dans une machine d’à peine une tonne.




