Apparue en 1931, la Bugatti Type 55 transpose sur route une partie de la technologie développée par la marque pour les Grands Prix. Son huit cylindres en ligne suralimenté provient de la Type 51, tandis que son châssis possède des liens étroits avec celui de la Type 54. Cette combinaison donne naissance à l’une des Bugatti routières les plus performantes du début des années 1930, capable d’approcher 180 km/h tout en recevant des carrosseries dessinées pour un usage sur route.
La Type 55 occupe ainsi une place particulière entre les voitures de course de Molsheim et les grands modèles de tourisme. Produite à seulement 38 exemplaires, elle est surtout associée au spectaculaire roadster dessiné par Jean Bugatti, même si tous les châssis ne reçurent pas cette carrosserie.
Une voiture de Grand Prix adaptée à la route
La Type 55 s’inscrit dans une tradition déjà illustrée par la Bugatti Type 43, sportive routière utilisant une mécanique étroitement apparentée à celle des voitures de compétition de la marque. Au début des années 1930, Bugatti dispose toutefois d’une nouvelle génération de moteurs de Grand Prix et peut pousser beaucoup plus loin le principe.
Le contexte est celui du renouvellement des voitures de compétition qui avaient fait la réputation de Molsheim. La Bugatti Type 35 et ses dérivés ont accumulé les succès durant les années 1920. La Type 51 leur succède avec une évolution essentielle du huit cylindres Bugatti, désormais doté d’une distribution à deux arbres à cames en tête.
La première Type 55 est réalisée pour le Salon de l’Automobile de Paris de 1931. Le châssis 55201, équipé du moteur numéro 1, reçoit un roadster dessiné par Jean Bugatti. La production demeure ensuite extrêmement confidentielle et se poursuit jusqu’en 1935. La plupart des références associent donc le modèle aux années 1932 à 1935, mais sa première apparition remonte bien à 1931.
Dans la gamme, la Type 55 n’est pas simplement une variante plus légère d’une grande routière. Elle constitue une proposition nettement plus sportive que la Bugatti Type 50, dont le caractère et les carrosseries correspondent davantage au grand tourisme. La Type 55 privilégie au contraire un rapport direct avec la compétition, au prix d’une mécanique et d’une conduite particulièrement exigeantes pour une automobile de route.
Un huit cylindres suralimenté issu de la Type 51
Le coeur de la Type 55 est son huit cylindres en ligne de 2 262 cm3. Avec un alésage de 60 mm et une course de 100 mm, ce moteur conserve les proportions caractéristiques de plusieurs mécaniques Bugatti de cette période. Sa différence majeure réside dans sa culasse à deux arbres à cames en tête commandant deux soupapes par cylindre.
Cette mécanique dérive directement de celle de la Bugatti Type 51 de Grand Prix. Elle reçoit un compresseur volumétrique Roots et un carburateur Zenith. Les données historiques détaillées donnent généralement environ 130 bhp à 5 000 tr/min pour la configuration routière. Des publications modernes de Bugatti évoquent jusqu’à environ 160 PS pour la Type 55, ce qui explique les puissances différentes souvent attribuées au modèle. Ces chiffres correspondent à des références ou configurations distinctes et ne doivent pas être artificiellement fusionnés.
La transmission est elle aussi révélatrice de la manière dont Bugatti composait ses modèles. Le moteur entraîne les roues arrière par l’intermédiaire d’un embrayage multidisque à sec et d’une boîte mécanique à quatre rapports. Celle-ci appartient à une famille différente de celle du moteur et emploie des engrenages à taille droite, participant au caractère très mécanique de l’ensemble.
Le châssis est étroitement apparenté à celui de la Bugatti Type 54, puissante voiture de Grand Prix développée pour accueillir un moteur beaucoup plus imposant. La Type 55 associe donc des éléments issus de plusieurs programmes Bugatti plutôt que de reprendre simplement une Type 51 en lui ajoutant une carrosserie routière.
Fiche technique de la Bugatti Type 55
| Caractéristique | Bugatti Type 55 |
|---|---|
| Période | Première apparition en 1931, production jusqu’en 1935 |
| Architecture moteur | 8 cylindres en ligne, essence, suralimenté |
| Cylindrée | 2 262 cm3 |
| Alésage x course | 60 x 100 mm |
| Distribution | 2 arbres à cames en tête, 2 soupapes par cylindre |
| Suralimentation | Compresseur volumétrique Roots |
| Alimentation | Carburateur Zenith |
| Puissance | Environ 130 bhp à 5 000 tr/min dans les données historiques détaillées, jusqu’à environ 160 PS dans certaines publications Bugatti modernes |
| Implantation | Moteur avant longitudinal |
| Transmission | Propulsion |
| Boîte de vitesses | Mécanique à 4 rapports |
| Embrayage | Multidisque à sec |
| Suspension avant | Essieu rigide, ressorts à lames semi-elliptiques |
| Suspension arrière | Pont rigide, ressorts quart-elliptiques inversés |
| Freins | Tambours aux quatre roues, commande mécanique par câbles |
| Diamètre des tambours | Environ 330 mm |
| Roues | Alliage léger coulé, dessin Bugatti à huit branches |
| Pneumatiques documentés d’époque | 28 x 4.95 |
| Empattement | 2 750 mm |
| Voies | Environ 1 250 mm |
| Poids | Environ 950 kg pour le roadster selon Bugatti, environ 800 à 820 kg dans certaines données de châssis |
| Vitesse maximale | Environ 180 km/h |
| Production | 38 exemplaires |
Le roadster de Jean Bugatti et les autres carrosseries
La carrosserie la plus célèbre de la Type 55 est le roadster biplace conçu par Jean Bugatti. Son long capot, son habitacle rejeté vers l’arrière et ses ailes séparées traduisent les proportions d’une automobile conçue autour de sa mécanique. La calandre Bugatti en fer à cheval reste très étroite, tandis que les grandes roues en alliage coulé à huit branches rappellent immédiatement les voitures de compétition de Molsheim.
Le roadster se distingue aussi par ses flancs profondément échancrés et l’absence de portes dans sa configuration originelle. La séparation entre les teintes de carrosserie souligne les courbes des ailes et la ligne supérieure de la caisse. Cette utilisation du bicolore participe fortement à l’identité visuelle de la Type 55 et annonce l’importance croissante de Jean Bugatti dans le style des automobiles de la marque.
Toutes les Type 55 ne sont pourtant pas identiques. Bugatti propose également un coupé, tandis que certains châssis sont livrés à des carrossiers indépendants. Vanvooren, Gangloff et Figoni figurent parmi les maisons associées à des Type 55. Cabriolets et réalisations particulières peuvent ainsi présenter des proportions et un poids différents du roadster d’usine. Une carrosserie différente ne suffit donc pas à remettre en cause l’authenticité d’un châssis Type 55.
Cette diversité explique également pourquoi certaines dimensions publiées pour le modèle ne peuvent pas être généralisées aux 38 voitures. L’empattement de 2,75 m constitue une donnée de châssis bien établie, mais longueur, hauteur et masse d’une automobile complète dépendent en partie de la carrosserie installée.
Une sportive de route engagée en compétition
Malgré sa vocation routière, la Type 55 apparaît rapidement en course. En 1932, le châssis 55213 est engagé par l’usine aux Mille Miglia pour Achille Varzi et Carlo Castelbarco. L’équipage abandonne, mais cette participation illustre la proximité technique entre la Type 55 et les Bugatti destinées aux circuits.
Deux Type 55 participent également aux 24 Heures du Mans 1932. Le châssis 55221 est confié à Guy Bouriat et Louis Chiron, tandis que Stanisław Czaykowski et Ernest Friderich prennent le départ avec le châssis 55230. Les deux voitures abandonnent. La Type 55 ne construit donc pas son prestige sur un palmarès comparable à celui des Bugatti de Grand Prix, mais ces engagements confirment que ses performances autorisaient une utilisation en compétition internationale.
La vitesse maximale annoncée autour de 180 km/h est remarquable pour une automobile routière du début des années 1930. Elle résulte moins d’une recherche de confort à haute vitesse que de la combinaison d’un moteur de compétition adapté, d’une masse contenue et d’un châssis très conventionnel dans son principe, avec essieux rigides, ressorts à lames et freins à tambour commandés mécaniquement.
38 exemplaires et des histoires individuelles
La production totale de 38 Type 55 suffit à expliquer pourquoi chaque châssis possède aujourd’hui une importance particulière. Le premier, 55201, est construit avec le moteur numéro 1 pour le Salon de Paris de 1931 et reçoit une carrosserie roadster unique dessinée par Jean Bugatti. Livré au duc de La Trémoille, il connaîtra ensuite une longue histoire sportive et remportera notamment le Rallye des Alpes en 1947 avec Gaston Descollas.
Le châssis 55213 est particulièrement significatif puisqu’il combine la carrosserie roadster emblématique et une participation d’usine aux Mille Miglia 1932. D’autres voitures ont connu des transformations au cours de leur existence. Le châssis 55221, engagé au Mans en 1932, recevra par exemple ultérieurement une carrosserie Figoni. Ces parcours rendent indispensable l’identification par numéro de châssis lorsqu’il s’agit d’étudier un exemplaire précis.
Cette rareté se reflète sur le marché des automobiles historiques, mais les résultats varient considérablement en fonction de la carrosserie, de l’authenticité, de la provenance et du passé sportif. Le roadster 55213 a ainsi été adjugé 10,4 millions de dollars en 2016, tandis que d’autres Type 55 importantes ont atteint plusieurs millions de dollars. Ces transactions concernent des automobiles aux histoires individuelles exceptionnelles et ne constituent pas une cote uniforme pour les 38 châssis.
La Type 55 dans l’évolution des Bugatti des années 1930
La Type 55 appartient à une période où Bugatti pouvait encore développer des automobiles routières en combinant très directement les solutions de ses voitures de course. Son moteur issu de la Type 51, son châssis apparenté à la Type 54 et ses carrosseries légères en font un modèle beaucoup plus proche d’une Grand Prix civilisée que d’une grande voiture de tourisme conventionnelle.
À partir de 1933, la Bugatti Type 57 inaugure une famille routière plus moderne et plus rationnelle, destinée à occuper une place centrale dans le catalogue de Molsheim. Elle ouvre aussi à Jean Bugatti un nouveau terrain d’expression stylistique. La Type 55 reste, elle, représentative de la phase précédente, lorsque l’une des Bugatti routières les plus rapides pouvait encore être construite autour d’un moteur directement dérivé des Grands Prix et produite à seulement quelques dizaines d’exemplaires.




