
Renault Trucks possède une histoire particulière, car la marque actuelle n’est pas née d’une seule entreprise fondée sous ce nom. Ses origines remontent à la fin du XIXe siècle et réunissent principalement deux lignées industrielles françaises, celle de Berliet, créée autour de Marius Berliet à Lyon, et celle de Renault, développée par Louis Renault et ses frères à Billancourt. De la fabrication des premiers véhicules utilitaires à l’essor du camion diesel, puis de la création de Saviem à Renault Véhicules Industriels, l’entreprise s’est construite par regroupements successifs. Le Renault AE, devenu Magnum, a ensuite marqué son image dans le transport longue distance, avant le passage sous le contrôle de Volvo Group au début des années 2000 et l’adoption du nom Renault Trucks. Aujourd’hui spécialisée dans les véhicules industriels, la marque poursuit cette histoire avec l’électrification progressive de ses camions.
1894 : Marius Berliet pose l’une des premières pierres de Renault Trucks
L’une des deux grandes racines historiques de Renault Trucks apparaît à Lyon avec Marius Berliet. En 1894, le jeune mécanicien construit son premier moteur, avant de réaliser une première automobile l’année suivante. Son activité prend rapidement une dimension industrielle, notamment après l’acquisition en 1902 des ateliers Audibert et Lavirotte. Comme plusieurs pionniers de l’automobile, Berliet ne se limite pas longtemps aux voitures particulières et s’intéresse aux véhicules capables de transporter des charges importantes.
Les essais de poids lourds se développent au milieu des années 1900. Un châssis est présenté en 1906 et le type L, considéré comme le premier véritable camion Berliet commercialisé, est homologué en 1907. Cette progression est essentielle pour comprendre la future spécialisation de l’entreprise. Berliet devient progressivement l’un des principaux noms français du véhicule industriel, avec une implantation particulièrement forte dans la région lyonnaise.
La seconde lignée commence presque au même moment à Billancourt. Louis Renault met au point sa première automobile en 1898 et fonde avec ses frères Marcel et Fernand la société Renault Frères à la charnière de 1898 et 1899. Là encore, l’activité dépasse rapidement la voiture particulière. Renault développe des véhicules utilitaires et des camions, créant ainsi une branche qui, plusieurs décennies plus tard, sera réunie à celle de Berliet.
1914 : la Première Guerre mondiale accélère l’industrialisation du camion
La Première Guerre mondiale change l’échelle de production des constructeurs français. Les besoins considérables de l’armée en véhicules de transport imposent des cadences beaucoup plus élevées et contribuent à transformer Berliet comme Renault en entreprises industrielles capables de produire en série. Chez Berliet, le camion CBA devient particulièrement représentatif de cette période, avec une fabrication qui atteint jusqu’à plusieurs dizaines d’exemplaires par jour.
Cette croissance s’accompagne d’investissements industriels majeurs. Berliet développe à partir de 1916 son ensemble de Vénissieux-Saint-Priest, conçu pour réunir différentes étapes de la production. Le camion cesse alors d’être une simple diversification autour de l’automobile pour devenir un secteur stratégique à part entière.
L’après-guerre est toutefois difficile. Les surplus de véhicules militaires réduisent brutalement la demande de matériels neufs. Berliet connaît de graves difficultés financières et dépose son bilan en 1921, sans pour autant disparaître. L’entreprise se redresse progressivement et renforce sa spécialisation dans les véhicules lourds. À partir des années 1930, l’adoption du moteur diesel accompagne cette évolution et contribue à faire du transport routier lourd le cœur de son activité.
1955 : Saviem rassemble les activités poids lourds issues de Renault
Après la Seconde Guerre mondiale, les trajectoires institutionnelles de Renault et Berliet sont très différentes. Renault est nationalisé en janvier 1945 et devient la Régie Nationale des Usines Renault. Berliet, placé sous séquestre à la Libération, est finalement rendu à ses propriétaires en 1949. Ces deux entreprises continuent pourtant à développer en parallèle leurs activités de véhicules industriels.
Un tournant intervient en 1955 lorsque Renault regroupe sa branche poids lourds avec Latil et Somua pour créer la Saviem. Renault devient ensuite actionnaire majoritaire de cette société. La nouvelle structure permet de rationaliser plusieurs gammes et plusieurs outils industriels qui appartenaient jusque-là à des constructeurs distincts. Au début des années 1960, Saviem reprend également une partie plus large des véhicules utilitaires, tandis que la Régie Renault se concentre davantage sur les voitures particulières et les petits utilitaires.
Berliet poursuit de son côté son expansion. Le constructeur ouvre notamment en 1964 un site d’assemblage à Bourg-en-Bresse, appelé à jouer un rôle durable dans l’histoire industrielle de Renault Trucks. À la fin des années 1960, Berliet se rapproche également du groupe Michelin, alors propriétaire de Citroën. Ce rapprochement renforce encore la concentration du secteur français du poids lourd.
1974 : Renault reprend Berliet et prépare la réunification du poids lourd français
En 1974, les difficultés financières de Citroën et de Michelin entraînent une réorganisation majeure. Berliet est cédé à la Régie Renault. Cette opération place pour la première fois sous une même autorité les deux grandes branches qui avaient jusque-là évolué séparément, Berliet d’un côté et Saviem de l’autre.
Le rapprochement ne se limite pas à un changement d’actionnaire. Il ouvre une période de rationalisation des gammes, des usines et des réseaux commerciaux. Renault se retrouve à la tête d’un ensemble considérable dans le véhicule industriel européen, mais doit gérer des marques ayant chacune leur histoire, leurs produits et leurs structures de production.
La fusion de Berliet et Saviem est finalement approuvée en 1978 et donne naissance à Renault Véhicules Industriels, généralement désigné par l’abréviation RVI. Les anciennes identités ne disparaissent toutefois pas immédiatement. Les noms Berliet et Saviem continuent encore quelque temps d’apparaître sur les véhicules. Ce n’est qu’en 1980 que l’unification commerciale est réellement achevée, avec l’abandon de ces deux marques sur les camions au profit du nom et du losange Renault.
1983 : Renault Véhicules Industriels prend une dimension internationale
Une fois le paysage français rationalisé, Renault Véhicules Industriels cherche à renforcer sa présence hors de France. En 1983, RVI reprend les activités européennes de Dodge dans le véhicule industriel. Cette acquisition lui apporte des implantations et des gammes supplémentaires, notamment au Royaume-Uni.
L’expansion internationale franchit une nouvelle étape en 1990 avec l’acquisition du constructeur américain Mack Trucks. Renault Véhicules Industriels devient ainsi un acteur disposant d’un véritable ancrage en Amérique du Nord. Cette période correspond à une stratégie visant à atteindre une taille suffisante pour affronter les grands groupes mondiaux du camion.
À la fin des années 1990, le périmètre de l’entreprise commence cependant à évoluer. Les activités d’autobus et d’autocars de Renault V.I. sont rapprochées de celles d’Iveco dans Irisbus en 1999. Ce mouvement contribue à recentrer progressivement le futur Renault Trucks sur les camions et les véhicules utilitaires professionnels.
1990 : le Renault AE transforme l’image du camion longue distance
L’internationalisation de RVI s’accompagne d’un renouvellement de son identité technique. Le lancement du Renault AE en 1990 constitue l’un des épisodes les plus importants de cette période. Conçu pour le transport longue distance, le camion se distingue par une cabine très haute, nettement séparée de la mécanique, ainsi que par un plancher plat qui améliore l’espace disponible pour le conducteur.
Cette architecture tranche avec celle de nombreux poids lourds contemporains et donne au modèle une silhouette immédiatement identifiable. L’AE reçoit le titre International Truck of the Year 1991, avant que la gamme ne prenne le nom Renault Magnum. Ce camion devient pendant plus de deux décennies l’un des produits les plus associés à Renault dans le transport routier européen. Son importance tient moins à une caractéristique technique isolée qu’au changement d’image qu’il provoque, en installant Renault parmi les constructeurs capables de proposer un véhicule longue distance fortement différencié.
2001 : Volvo Group prend le contrôle de Renault V.I.
La fin des années 1990 et le début des années 2000 sont marqués par une nouvelle phase de concentration mondiale dans l’industrie du poids lourd. Un accord conclu en 2000 prévoit le transfert des activités Renault V.I. et Mack à AB Volvo. L’opération devient effective en 2001. Renault Véhicules Industriels rejoint ainsi le groupe du constructeur suédois Volvo.
Ce changement de propriétaire constitue une rupture fondamentale. Renault Trucks conserve une identité commerciale propre, mais son activité poids lourd ne dépend plus du groupe automobile Renault. Cette distinction reste importante aujourd’hui : la présence du nom Renault et du losange ne signifie pas que l’entreprise appartient encore à Renault Group.
En 2002, l’appellation Renault Trucks est adoptée comme nom commercial mondial. Cette date correspond donc à la naissance de la marque sous sa forme actuelle, même si son patrimoine industriel remonte aux entreprises fondées plus d’un siècle auparavant. Au sein de Volvo Group, Renault Trucks bénéficie progressivement de ressources techniques communes tout en conservant ses propres véhicules, son réseau et une forte implantation industrielle en France.
2013 : une nouvelle gamme redéfinit Renault Trucks
Après une décennie au sein de Volvo Group, Renault Trucks renouvelle profondément son offre en 2013. Le constructeur remplace en une opération majeure ses principales familles de camions par les gammes T, C, K, D et D Wide. Le changement coïncide avec l’arrivée de la norme Euro VI, mais va bien au-delà d’une simple adaptation réglementaire : cabines, positionnement des modèles et organisation de la gamme sont largement repensés.
Le Renault Trucks T devient le représentant le plus visible de cette nouvelle génération dans le transport longue distance. Il reçoit le titre International Truck of the Year 2015. Sans reproduire la rupture stylistique radicale du Magnum, il marque le début d’une nouvelle période industrielle et commerciale, davantage intégrée aux technologies du groupe Volvo tout en conservant une identité spécifique à Renault Trucks.
2020 : l’électrification devient une réalité industrielle
Renault Trucks avait déjà expérimenté la propulsion électrique auparavant, notamment avec un camion entièrement électrique lancé en 2011. Le tournant historique intervient cependant en 2020 lorsque le constructeur commence la production en série de camions électriques de moyen tonnage sur son site de Blainville-sur-Orne. L’électromobilité passe alors du stade de programme expérimental à celui d’une activité industrielle organisée.
Cette transition s’étend aux poids lourds en 2023 avec le lancement de la production des Renault Trucks E-Tech T et E-Tech C à Bourg-en-Bresse. Le symbole industriel est important : le site ouvert par Berliet en 1964 fabrique désormais des camions lourds électriques sous la marque Renault Trucks, reliant directement l’héritage du constructeur lyonnais à la transformation énergétique actuelle.
En 2026, Renault Trucks demeure une entreprise de Volvo Group, spécialisée dans les camions, véhicules utilitaires et solutions de transport professionnel. Son appareil industriel reste fortement implanté en France, tandis que sa stratégie privilégie désormais la réduction des émissions et l’extension des motorisations électriques. La marque continue par ailleurs à collaborer avec Renault Group sur certains projets d’utilitaires, sans que ces coopérations modifient son appartenance à Volvo Group. Cette organisation résume la singularité de Renault Trucks : une marque française issue de Berliet, Saviem et Renault Véhicules Industriels, mais inscrite depuis le début du XXIe siècle dans un groupe industriel suédois.
Découvrez d'autres marques automobiles du même pays