La Daimler Double-Six apparaît en 1972 comme la déclinaison la plus prestigieuse de la Jaguar XJ12. Équipée d’un moteur V12 de 5,3 litres, cette grande berline britannique associe les qualités routières de la Jaguar XJ à une présentation intérieure particulièrement raffinée. Sa calandre cannelée, ses finitions soignées et sa mécanique douze cylindres en font l’un des modèles emblématiques de Daimler durant la seconde moitié du XXe siècle.
Commercialisée sous différentes formes jusqu’en 1997, la Double-Six traverse plusieurs générations de Jaguar XJ. Elle évolue des premières berlines à carburateurs vers les versions à injection, puis adopte le moteur V12 HE avant de recevoir une mécanique de 6,0 litres dans ses dernières années. Malgré ces transformations, elle conserve une identité fondée sur le confort, la discrétion et le prestige mécanique.
Origines et lancement de la Daimler Double-Six en 1972
L’histoire de la Double-Six moderne commence avec le développement de la Jaguar XJ, présentée en 1968 sous la direction de Sir William Lyons. Cette berline se distingue par sa suspension indépendante, sa tenue de route et son confort de roulement. Après l’introduction du moteur V12 Jaguar sur la Type E Série 3 en 1971, son installation dans la gamme XJ permet de créer une nouvelle catégorie de berlines britanniques de prestige.
En 1972, Jaguar lance la XJ12 et Daimler présente simultanément sa propre interprétation, baptisée Double-Six. Ce nom reprend celui d’automobiles Daimler à douze cylindres produites à partir de 1926. Il s’agit toutefois d’une référence historique : les voitures des années 1920 et 1930 ne possèdent aucune parenté technique directe avec le modèle de 1972.
La Double-Six rejoint une gamme dans laquelle la Daimler Sovereign représente déjà l’offre à six cylindres. Les deux berlines partagent leur architecture générale, mais la Double-Six se distingue par son V12 et son positionnement supérieur. Elle répond à une clientèle recherchant les qualités de la Jaguar XJ dans une automobile à la présentation plus exclusive.
Cette stratégie prolonge celle adoptée après le rachat de Daimler par Jaguar en 1960. La Daimler V8-250 avait déjà illustré le principe d’une berline Jaguar adaptée à l’identité Daimler, avec une motorisation et des finitions spécifiques. La Double-Six applique cette logique au sommet de la gamme.
Le choix du V12 s’inscrit également dans une tradition de grandes automobiles puissantes. Avant la période Jaguar, la Daimler Majestic Major disposait notamment d’un V8 de 4,5 litres. La Double-Six marque néanmoins une rupture mécanique en adoptant le douze cylindres conçu par les ingénieurs Jaguar.
Dans la hiérarchie de la marque, elle occupe une place différente de celle de la Daimler DS420. Cette dernière est une limousine de représentation, souvent destinée aux cérémonies et aux services officiels, tandis que la Double-Six demeure une berline de luxe adaptée à une utilisation privée et aux longs déplacements.
Une grande berline britannique au design distinctif
La première Daimler Double-Six reprend les proportions élégantes de la Jaguar XJ Série I. Son long capot, sa ligne de caisse basse, ses quatre projecteurs circulaires et ses surfaces vitrées généreuses composent une silhouette sobre. La différence la plus visible réside dans la calandre Daimler à partie supérieure cannelée, accompagnée d’insignes spécifiques.
Le traitement chromé des pare-chocs, des entourages de vitres et des éléments décoratifs contribue à son caractère traditionnel. Contrairement à certaines berlines de prestige plus imposantes, la Double-Six privilégie une élégance relativement discrète. Sa carrosserie conserve les proportions équilibrées de la XJ, avec un habitacle placé en retrait d’un capot particulièrement long.
À l’intérieur, Daimler met l’accent sur les matériaux et le confort. Les boiseries vernies, les garnitures en cuir, les moquettes épaisses et les équipements électriques participent à une ambiance britannique classique. La planche de bord conserve une instrumentation complète, tandis que les sièges privilégient le maintien souple et le confort sur longue distance.
La version Double-Six Vanden Plas, introduite dès 1972, pousse cette présentation plus loin. Son empattement allongé d’environ 102 mm améliore principalement l’espace réservé aux passagers arrière. Certaines premières versions se reconnaissent également à leur toit recouvert de vinyle et à leurs garnitures spécifiques.
Le comportement routier constitue une autre caractéristique importante. Grâce à ses suspensions indépendantes et à sa direction assistée, la Double-Six combine un amortissement souple avec une stabilité appréciable à vitesse élevée. Elle est conçue pour parcourir de longues distances sans imposer aux occupants les réactions sèches de certaines automobiles à vocation sportive.
Les différentes générations de la Daimler Double-Six
La Double-Six Série I, commercialisée de 1972 à 1973, constitue la version fondatrice. Elle utilise le moteur V12 de 5 343 cm³ alimenté par quatre carburateurs Zenith-Stromberg et associé à une boîte automatique à trois rapports. Elle existe en berline à empattement court ainsi qu’en configuration longue, notamment sous l’appellation Vanden Plas.
En 1973, la Série II apporte une évolution importante de la carrosserie. La face avant reçoit une calandre plus basse et des pare-chocs repositionnés pour répondre notamment aux nouvelles exigences de sécurité. La planche de bord et plusieurs équipements sont également modifiés. Durant cette génération, l’alimentation du V12 évolue vers l’injection électronique, introduite au milieu des années 1970.
La Série II donne également naissance à une Daimler Double-Six Coupé, commercialisée entre 1975 et 1977. Dérivée de la Jaguar XJ-C, cette version possède deux longues portes et une carrosserie dépourvue de montant central apparent lorsque les vitres latérales sont abaissées. Sa diffusion limitée et sa silhouette particulière en font une variante recherchée parmi les amateurs de Daimler classiques.
La troisième génération apparaît en 1979. Son restylage, réalisé avec la participation de Pininfarina, modifie notamment le pavillon, les surfaces vitrées, les pare-chocs et les feux arrière. Le toit redessiné améliore l’espace disponible au-dessus de la tête des passagers arrière, tandis que les poignées de porte encastrées modernisent l’apparence générale.
En 1981, la Double-Six Série III reçoit le moteur V12 HE, pour High Efficiency. Cette évolution repose notamment sur une nouvelle conception des chambres de combustion associée aux travaux de l’ingénieur Michael May. L’objectif est d’améliorer le rendement thermique et de réduire la consommation, particulièrement élevée sur les premières générations.
La Série III poursuit sa carrière alors que Jaguar renouvelle progressivement sa gamme avec la XJ40. Le moteur V12 ne pouvant initialement être intégré à cette nouvelle architecture, les berlines douze cylindres conservent pendant plusieurs années l’ancienne carrosserie. La production de la Double-Six Série III s’achève en 1992.
En 1993, la Double-Six revient sur la plateforme XJ81, évolution de la XJ40 adaptée au V12. Elle reçoit un moteur porté à 6,0 litres et une boîte automatique à quatre rapports. Son style est nettement différent de celui des anciennes séries, avec des lignes plus rectilignes, une carrosserie modernisée et un habitacle profondément renouvelé.
La dernière évolution apparaît en 1994 sur la base X305, version V12 de la famille Jaguar X300. Elle retrouve une face avant à quatre projecteurs ronds et des formes plus arrondies, tout en conservant les signes distinctifs Daimler. Cette génération reste commercialisée jusqu’en 1997, année de disparition de la Double-Six.
L’arrêt du V12 accompagne alors une réorganisation des motorisations Jaguar autour des moteurs V8. La gamme Daimler poursuit ensuite son existence avec des modèles à huit cylindres, dont la Daimler Super Eight des années 2000, qui prolonge le positionnement luxueux de la marque sans constituer le remplacement direct de la Double-Six.
Fiche technique de la Daimler Double-Six
| Caractéristique | Daimler Double-Six 5.3 (1972-1981) | Daimler Double-Six 5.3 HE (1981-1992) | Daimler Double-Six 6.0 (1993-1997) |
|---|---|---|---|
| Architecture moteur | V12 à 60° | V12 à 60° | V12 à 60° |
| Cylindrée | 5 343 cm³ | 5 343 cm³ | 5 993 cm³ |
| Distribution | 2 arbres à cames en tête, 24 soupapes | 2 arbres à cames en tête, 24 soupapes | 2 arbres à cames en tête, 24 soupapes |
| Alimentation | 4 carburateurs puis injection électronique | Injection électronique | Injection électronique |
| Puissance indicative | Environ 253 à 289 ch DIN selon version | Environ 264 à 300 ch selon marché et norme | Environ 311 à 318 ch selon norme et marché |
| Couple indicatif | Environ 400 à 410 Nm | Environ 400 à 430 Nm | Environ 475 Nm |
| Implantation | Avant longitudinale | Avant longitudinale | Avant longitudinale |
| Transmission | Propulsion | Propulsion | Propulsion |
| Boîte de vitesses | Automatique 3 rapports, Borg-Warner puis GM TH400 | Automatique 3 rapports GM TH400 | Automatique 4 rapports GM 4L80-E |
| Structure | Monocoque en acier | Monocoque en acier | Monocoque en acier |
| Suspension avant | Roues indépendantes, doubles triangles, ressorts hélicoïdaux | Roues indépendantes, doubles triangles, ressorts hélicoïdaux | Suspension indépendante à doubles triangles |
| Suspension arrière | Indépendante, architecture Jaguar à bras et tirants | Indépendante, architecture Jaguar à bras et tirants | Indépendante, architecture modernisée |
| Direction | Crémaillère assistée | Crémaillère assistée | Direction assistée |
| Freinage | 4 disques, freins arrière près du différentiel | 4 disques, freins arrière près du différentiel | 4 disques avec ABS |
| Pneumatiques | Notamment 205/70 VR15 sur certaines versions | Dimensions variables selon millésime | Dimensions variables selon finition |
| Empattement Série I | 2 762 mm ou 2 864 mm selon carrosserie | Non applicable | Non applicable |
| Longueur Série I | 4 813 à 4 915 mm selon empattement | Non applicable | Non applicable |
| Largeur Série I | 1 772 mm | Non applicable | Non applicable |
| Hauteur Série I | Environ 1 340 mm | Non applicable | Non applicable |
| Masse indicative | Environ 1 760 à 1 880 kg selon version | Environ 1 900 kg selon configuration | Variable selon carrosserie et équipements |
| Vitesse maximale indicative | Environ 224 à 225 km/h | Jusqu’à environ 238 km/h | Environ 230 à 250 km/h selon configuration |
| 0 à 100 km/h indicatif | Environ 8,1 s sur une première version | Environ 7,7 s dans un essai | Variable selon version |
| Carrosseries | Berline 4 portes, coupé 2 portes en Série II | Berline 4 portes | Berline 4 portes |
| Période de commercialisation | 1972-1981 | 1981-1992 | 1993-1997 |
Le moteur V12 Jaguar et le caractère routier de la Double-Six
Le moteur constitue l’élément central de l’identité de la Daimler Double-Six. Développé par Jaguar avec la contribution d’ingénieurs comme Walter Hassan, Harry Mundy et Claude Baily, ce V12 à 60 degrés privilégie la souplesse et la régularité de fonctionnement. Son architecture permet de délivrer une puissance importante sans nécessiter des régimes élevés.
Sur les premières versions, les quatre carburateurs assurent l’alimentation des douze cylindres. L’arrivée de l’injection électronique améliore progressivement la gestion du moteur et accompagne les adaptations nécessaires aux exigences de consommation et d’émissions. La boîte automatique à trois rapports favorise une conduite fluide, en accord avec la vocation de la voiture.
La Double-Six n’est pas conçue comme une berline sportive au sens strict. Son principal atout réside dans la facilité avec laquelle elle maintient une vitesse de croisière élevée. Le V12 fonctionne avec une grande discrétion sonore, tandis que la suspension indépendante absorbe efficacement les irrégularités de la chaussée.
La version HE introduite en 1981 représente une évolution technique importante. Ses chambres de combustion spécifiques améliorent l’efficacité du moteur, permettant de limiter une partie de la consommation sans renoncer à la douceur caractéristique du douze cylindres. Cette évolution contribue à prolonger la carrière du V12 dans un contexte de hausse du prix du carburant et de réglementation environnementale plus exigeante.
Le passage à 6,0 litres en 1993 s’accompagne d’une gestion électronique modernisée et d’une transmission automatique à quatre rapports. La Double-Six gagne ainsi en agrément sur autoroute, avec un étagement de boîte mieux adapté aux déplacements rapides. Cette dernière motorisation constitue l’aboutissement du développement du V12 Jaguar destiné aux grandes berlines.
Production, versions rares et place en collection
La production de la Daimler Double-Six varie fortement selon les générations. La première Série I est particulièrement peu diffusée : les décomptes historiques généralement repris mentionnent 534 berlines à empattement court et 351 versions Vanden Plas, soit 885 exemplaires. Les générations suivantes sont produites sur des périodes plus longues, mais les chiffres globaux de la famille Jaguar XJ12 ne doivent pas être confondus avec ceux des seules Daimler.
La Double-Six Coupé de la Série II occupe une place particulière. Sa carrosserie deux portes, sa production limitée et les difficultés industrielles rencontrées dans la mise au point de l’étanchéité des vitres sans montant central expliquent en partie sa rareté. Elle constitue aujourd’hui l’une des variantes les plus singulières de la famille XJ classique.
Les versions Vanden Plas présentent également un intérêt historique. Leur empattement allongé, leurs aménagements intérieurs et leurs finitions particulières illustrent le positionnement très haut de gamme recherché par Daimler. Un exemplaire de 1973, immatriculé VGY 215M et portant le numéro de châssis 2P1002BW, est conservé par le Jaguar Daimler Heritage Trust.
Cette voiture a notamment été utilisée pour les déplacements de Sir William Lyons et de Lord Stokes. Elle a également servi à des travaux expérimentaux avant d’intégrer les collections patrimoniales Jaguar en 1991. Son histoire documente le rôle de la Double-Six au sein du constructeur, au-delà de sa seule commercialisation.
Sur le marché de collection, l’état mécanique et la qualité de l’entretien jouent un rôle déterminant. Le V12 exige une attention particulière à son système de refroidissement, à ses circuits d’alimentation et à ses nombreux équipements périphériques. Un exemplaire dont l’entretien a été négligé peut nécessiter des interventions coûteuses, même lorsque son moteur fonctionne encore correctement.
La corrosion représente un autre point de vigilance sur les premières générations. Les bas de caisse, les passages de roue, les planchers, les points de fixation des trains roulants et certaines zones dissimulées doivent être examinés soigneusement. Les freins arrière montés près du différentiel sur les anciennes séries peuvent également rendre certaines opérations d’entretien plus complexes.
Enfin, l’authenticité mérite une vérification attentive, particulièrement pour les Série I, les coupés et les Vanden Plas. Les numéros de châssis, les caractéristiques de carrosserie, les éléments de finition et les documents d’origine permettent de confirmer la configuration exacte d’une voiture. Sur une Double-Six ancienne, une restauration respectueuse des spécifications d’époque et un historique d’entretien détaillé constituent des critères essentiels pour apprécier la qualité d’un exemplaire.
