L’Alpine M63 marque l’entrée de la jeune marque de Jean Rédélé dans l’univers des prototypes d’endurance. Conçue en quelques mois pour la saison 1963 et les 24 Heures du Mans, elle applique une recette radicalement différente des Alpine de rallye : moteur central, carrosserie fermée très profilée, faible masse et petit quatre cylindres Renault-Gordini. Son objectif n’est pas de rivaliser en puissance avec les grandes cylindrées, mais d’exploiter au maximum l’aérodynamique, la légèreté et le rendement.
Un prototype conçu pour Le Mans
Au début des années 1960, Alpine s’est déjà construit une réputation avec ses petites voitures sportives et en compétition routière. Jean Rédélé veut cependant étendre cette présence aux circuits et surtout au Mans. La M63 naît de cette ambition. Son appellation résume d’ailleurs sa vocation : le M fait référence au Mans et 63 à l’année de sa première saison.
Le projet prend véritablement forme à la fin de 1962, lorsqu’Alpine obtient l’accès à un moteur de compétition développé par Gordini sur une base Renault. Le calendrier est extrêmement serré puisque la voiture doit être opérationnelle dès le printemps suivant. Cette contrainte explique un développement mené à grande vitesse et faisant intervenir plusieurs spécialistes.
Le Britannique Len Terry travaille sur une première architecture à châssis multitubulaire. Une évolution réglementaire rend toutefois cette solution initiale inadaptée. Bernard Boyer et Richard Bouleau reprennent alors le projet et développent une structure différente, articulée autour d’un élément central en acier. Marcel Hubert se concentre sur la carrosserie et l’aérodynamique, déterminantes pour obtenir une vitesse élevée avec une puissance modeste.
La M63 est ainsi très éloignée de l’Alpine A110 contemporaine. La berlinette est une sportive à moteur arrière conçue aussi pour la route et particulièrement efficace en rallye, tandis que la M63 est un prototype à moteur central entièrement pensé autour des contraintes de l’endurance.
Une aérodynamique au service d’un moteur de moins d’un litre
La silhouette constitue l’un des éléments les plus caractéristiques de la M63. Avec seulement 1,13 m environ de hauteur, une face avant très basse et un arrière long et fuyant, elle cherche avant tout à réduire la résistance à l’air. La carrosserie légère en polyester enveloppe étroitement la mécanique et l’habitacle, tandis que le pare-brise reprend un élément apparenté à celui de l’A110.
Cette recherche aérodynamique répond directement aux limites du moteur. Le quatre cylindres Renault-Gordini Type 55 affiche 996 cm³ et utilise une distribution à deux arbres à cames en tête ainsi qu’une alimentation par carburateurs Weber. Les documents historiques ne donnent pas tous la même puissance : Alpine a communiqué 95 ch pour la M63, tandis que la documentation Renault consacrée à Gordini attribue 100 ch au Type 55. D’autres données historiques se situent autour de 93 ch. Il est donc plus juste de retenir une puissance d’environ 95 à 100 ch selon la définition et la configuration considérées.
La faible cylindrée n’empêche pas la voiture d’approcher 230 km/h, Alpine ayant annoncé 232 km/h dans les Hunaudières. Cette vitesse illustre la philosophie du projet : plutôt que de compenser par la puissance, les ingénieurs travaillent sur la finesse aérodynamique et une masse d’environ 620 kg. La M63 est aussi pensée pour les classements spécifiques du Mans, où rendement énergétique et indice de performance peuvent valoriser les petites cylindrées.
Fiche technique de l’Alpine M63
| Caractéristique | Alpine M63 |
|---|---|
| Année d’apparition | 1963 |
| Type | Sport-prototype d’endurance fermé |
| Moteur | Renault-Gordini Type 55, 4 cylindres en ligne atmosphérique |
| Cylindrée | 996 cm³ |
| Alésage x course | 71,4 x 62 mm |
| Distribution | 2 arbres à cames en tête, 2 soupapes par cylindre |
| Alimentation | Carburateurs Weber |
| Puissance | Environ 95 à 100 ch suivant la source et la définition retenue |
| Implantation | Moteur central arrière longitudinal |
| Transmission | Propulsion |
| Boîte de vitesses | Manuelle à 5 rapports |
| Structure | Structure centrale en acier avec éléments avant et arrière |
| Carrosserie | Polyester / fibre de verre |
| Suspension avant | Doubles triangles, ressorts hélicoïdaux et amortisseurs |
| Suspension arrière | Triangles et bras longitudinaux, ressorts hélicoïdaux et amortisseurs |
| Direction | À crémaillère |
| Freins | Disques aux quatre roues |
| Roues | 13 pouces |
| Longueur | 4 270 mm |
| Largeur | 1 630 mm |
| Hauteur | 1 130 mm |
| Empattement | 2 300 mm |
| Voie avant | 1 280 mm |
| Voie arrière | 1 270 mm |
| Poids | Environ 620 kg |
| Vitesse maximale | Environ 230 km/h, 232 km/h annoncés par Alpine |
| Réservoir | 32 litres |
Des débuts prometteurs avant un Mans tragique
La première M63 est achevée au début du mois d’avril 1963, juste à temps pour les essais préliminaires des 24 Heures du Mans. Le châssis 1701 y apparaît avant de disputer les 1 000 km du Nürburgring en mai. José Rosinski et Lloyd Casner y terminent onzièmes au classement général et premiers de leur catégorie, un résultat encourageant pour une voiture aussi récente.
Alpine engage trois M63 aux 24 Heures du Mans 1963. Le châssis 1701 est confié à Piero Frescobaldi et René Richard, le 1702 à José Rosinski et Christian Heins, et le 1703 à Bernard Boyer et Guy Verrier. Aucune des trois voitures ne voit l’arrivée. La première abandonne sur un problème d’embrayage et la troisième sur incident mécanique.
La course est surtout marquée par l’accident mortel de Christian Heins. Sa M63 perd le contrôle dans une zone rendue dangereuse par les circonstances d’un accident précédent et le pilote brésilien trouve la mort. Ce drame assombrit profondément la première participation d’Alpine aux 24 Heures du Mans et rappelle la dangerosité des courses d’endurance de cette période.
La saison ne s’arrête toutefois pas au Mans. À Reims, quelques semaines plus tard, Rosinski obtient avec le châssis 1703 une neuvième place au classement général et une victoire de catégorie. Les M63 continuent ensuite d’apparaître en compétition, certaines voitures connaissant des évolutions techniques au cours de leur carrière.
Des châssis rares et une nomenclature complexe
La production exacte de la M63 est délicate à résumer par un chiffre unique, car les archives mêlent voitures initiales, châssis ultérieurs et évolutions. Les trois exemplaires engagés au Mans 1963 portent les numéros 1701, 1702 et 1703. Un châssis 1704 apparaît également dans les engagements de la saison, tandis que le 1707 est décrit comme la dernière M63 construite et comme une voiture utilisée pour le développement.
Cette numérotation ne permet pas, à elle seule, de conclure que sept M63 identiques ont été produites. Le programme évolue rapidement et certaines voitures sont modifiées. Il faut notamment distinguer la M63 originelle de la M63B, qui reçoit des développements mécaniques différents, dont des moteurs Type 55A de 1 001 cm³ et Type 55B de 1 149 cm³. Ces caractéristiques ne doivent donc pas être attribuées à la M63 de 996 cm³ telle qu’elle apparaît en 1963.
La rareté actuelle du modèle découle directement de cette production artisanale destinée à la compétition. Il ne s’agit jamais d’une voiture commercialisée en série et aucun prix neuf comparable à celui d’une Alpine routière n’a de réelle pertinence. Certains châssis survivants sont apparus dans des manifestations historiques, notamment au Mans Classic.
De la M63 aux prototypes Alpine suivants
L’expérience acquise en 1963 sert immédiatement à la suite du programme. Dès 1964 apparaît l’Alpine M64. Malgré une silhouette qui conserve les principes aérodynamiques de la M63, il ne s’agit pas simplement d’un changement de nom : la conception est revue et la structure évolue notamment vers un châssis tubulaire particulièrement léger.
L’Alpine M65 poursuit ensuite cette recherche autour de petits prototypes rapides et efficaces, avec de nouvelles solutions aérodynamiques et mécaniques. Cette continuité aboutit en 1966 à l’Alpine A210, qui prolonge avec davantage de maturité la stratégie fondée sur la légèreté, une faible cylindrée et une grande efficacité sur les longues lignes droites du Mans.
Alpine change ensuite d’échelle avec l’Alpine A220, développée autour d’un moteur de plus forte cylindrée afin de poursuivre des ambitions au classement général. La démarche inaugurée avec la M63 installe ainsi durablement Alpine dans les prototypes d’endurance, bien avant les programmes qui conduiront à l’Alpine A442 et à la conquête des 24 Heures du Mans à la fin des années 1970.




