Alpine Mille Miles

Alpine Mille Miles

L’Alpine Mille Miles appartient aux toutes premières pages de l’histoire de la marque fondée par Jean Rédélé en 1955. Étroitement liée à l’Alpine A106, elle repose sur une idée qui deviendra centrale chez Alpine : partir d’une mécanique Renault éprouvée, réduire fortement la masse et l’habiller d’une carrosserie sportive et aérodynamique. Sous son petit coach en polyester se trouve ainsi une base de Renault 4CV profondément transformée dans son caractère.

L’appellation demande toutefois une précision. « Mille Miles » est parfois utilisée pour désigner largement le premier coach A106, tandis que certaines documentations réservent davantage ce nom à sa configuration sportive de 38 ch dotée d’équipements spécifiques. Cette différence explique une partie des contradictions rencontrées dans les fiches techniques modernes. L’Alpine des débuts évoluait rapidement et pouvait recevoir plusieurs moteurs, transmissions et réglages de suspension.

La naissance d’Alpine autour de Jean Rédélé

Avant de devenir constructeur, Jean Rédélé se fait connaître au volant de Renault 4CV préparées. Ses participations à des épreuves comme le Rallye Monte-Carlo, le Tour de France automobile, Liège-Rome-Liège ou les Mille Miglia lui montrent qu’une voiture légère et aérodynamique peut compenser une puissance modeste. Cette expérience en compétition fournit directement les principes qui guideront ses premières automobiles.

Rédélé expérimente d’abord des carrosseries spéciales. Giovanni Michelotti dessine notamment des coupés réalisés en Italie par Allemano. Ces voitures ne sont pas encore des Alpine de série, mais elles permettent d’explorer une silhouette plus basse et plus efficace que celle de la 4CV. En France, Charles Escoffier, concessionnaire Renault et beau-père de Rédélé, joue également un rôle important dans le développement du projet.

La rencontre avec Chappe & Gessalin est déterminante. Le carrossier maîtrise alors l’utilisation du polyester renforcé de fibres de verre, une technique particulièrement intéressante pour produire en petite série une coque légère sans supporter le coût d’un outillage d’emboutissage traditionnel. Cette solution donne au futur coach Alpine son identité tout en restant compatible avec les organes mécaniques Renault.

La Société des Automobiles Alpine est créée en juin 1955. La même année, trois exemplaires rouge, blanc et bleu sont présentés à Pierre Dreyfus, alors dirigeant de Renault. Le coach est ensuite montré au public au Salon de l’Automobile de Paris en octobre 1955. Un catalogue A106 Mille Milles daté de septembre 1955 confirme que cette appellation appartient bien aux débuts commerciaux de la voiture.

Une A106 sportive dérivée de la Renault 4CV

La Mille Miles ne doit pas être imaginée comme une automobile entièrement indépendante de l’A106. Elle appartient à cette première famille Alpine et conserve une grande partie de l’architecture de la Renault 4CV. Le moteur est installé longitudinalement derrière l’essieu arrière et entraîne les roues arrière. La plateforme, les trains roulants et de nombreux organes mécaniques proviennent également de la petite Renault.

La différence fondamentale tient à la carrosserie. Très basse, étroite et beaucoup plus profilée, elle est réalisée en polyester. Cette construction permet d’obtenir une masse située autour de 530 à 550 kg suivant la configuration. Alpine exploite donc moins une puissance absolue élevée qu’un rapport poids-puissance favorable pour l’époque, associé à une surface frontale réduite.

La configuration sportive généralement associée au nom Mille Miles reçoit le quatre cylindres Renault de 747 cm3 dans une évolution de 38 ch. L’A106 pouvait également être proposée avec une version de 21 ch, ce qui explique pourquoi les performances publiées pour les premières Alpine ne sont pas toutes comparables. Les valeurs de 845 cm3 et 45 ch parfois attribuées à la Mille Miles correspondent à des évolutions de la famille et ne constituent pas la définition mécanique unique de la voiture apparue en 1955.

La transmission illustre elle aussi le caractère presque artisanal de l’offre. La boîte Renault à trois rapports pouvait être remplacée par une coûteuse boîte Claude à cinq rapports. Cette dernière constituait un équipement particulièrement intéressant en conduite sportive, car elle permettait de mieux exploiter la plage de régime du petit moteur.

La suspension Mille Miles et la recherche de légèreté

L’une des particularités techniques les plus intéressantes porte précisément le nom Mille Miles. Alpine proposait une suspension arrière renforcée utilisant quatre amortisseurs, soit deux par roue. Le train arrière conservait le principe des demi-essieux oscillants issu de la 4CV, mais cette configuration visait à mieux contrôler ses mouvements lorsque la voiture était conduite rapidement.

À l’avant, l’architecture reste également étroitement apparentée à celle de Renault, avec des triangles superposés. Le freinage est assuré par quatre tambours. Ces solutions rappellent que l’A106 naît avant l’époque des Berlinettes Alpine plus sophistiquées : elle ne dispose notamment pas encore du châssis-poutre qui deviendra l’une des signatures techniques de la marque.

Le résultat est néanmoins cohérent avec la philosophie de Jean Rédélé. Plutôt que de remplacer systématiquement les organes de grande série, Alpine cherche à exploiter leur potentiel grâce à la légèreté, à l’aérodynamique et à des adaptations ciblées. Avec 38 ch pour un peu plus d’une demi-tonne, la Mille Miles pouvait atteindre environ 145 km/h dans sa configuration sportive, une vitesse remarquable pour une mécanique issue de la 4CV. Certaines fiches donnent 153 km/h, mais environ 145 km/h est la valeur la plus régulièrement associée à la version 38 ch.

Fiche technique de l’Alpine Mille Miles

CaractéristiqueAlpine Mille Miles
Année d’apparition1955
FamilleAlpine A106
CarrosserieCoach 2 portes en polyester renforcé de fibres de verre
ArchitectureMoteur arrière longitudinal, propulsion
Moteur sportif associé à la Mille Miles4 cylindres en ligne Renault, 747 cm3, 8 soupapes
AlimentationCarburateur
Alésage x course54,5 x 80 mm
Puissance38 ch SAE à 6 200 tr/min pour la configuration sportive
CoupleEnviron 45 Nm à 2 100 tr/min
Boîte de vitessesManuelle 3 rapports, boîte Claude 5 rapports disponible
StructurePlateforme dérivée de la Renault 4CV et carrosserie polyester
Suspension avantTriangles superposés
Suspension arrièreDemi-essieux oscillants, configuration Mille Miles à quatre amortisseurs disponible
FreinsTambours avant et arrière
Pneumatiques135 x 380
LongueurEnviron 3,70 m
LargeurEnviron 1,45 m
HauteurEnviron 1,27 m
EmpattementEnviron 2,10 m
PoidsEnviron 530 à 550 kg selon configuration
Vitesse maximaleEnviron 145 km/h pour la version 38 ch
RéservoirEnviron 28 litres

Un petit coach immédiatement reconnaissable

L’Alpine Mille Miles tranche nettement avec la Renault dont elle reprend les soubassements. Sa carrosserie enveloppante est extrêmement compacte, avec un pavillon bas, des flancs arrondis et un avant plongeant. Le moteur arrière permet de conserver un capot très bas. Les premières voitures se distinguent également par leur vitrage et certains détails de carrosserie qui évolueront au fil de la courte carrière de l’A106.

La fabrication par Chappe & Gessalin est un élément essentiel de l’identité du modèle. Le rôle de Michelotti doit en revanche être distingué avec précision : le styliste italien intervient dans les projets Rédélé antérieurs et dessinera le cabriolet A106, mais les documents officiels disponibles n’établissent pas aussi clairement sa paternité directe sur le dessin du coach Mille Miles de série.

Cette construction légère ne doit pas non plus être confondue avec celle des Alpine ultérieures. L’A106 conserve encore la plateforme de la 4CV. Le fameux châssis-poutre central associé aux Berlinettes apparaîtra dans le développement des générations suivantes. La Mille Miles représente donc une étape où Alpine possède déjà sa philosophie, mais pas encore toutes les solutions techniques qui feront sa réputation.

De l’A106 aux premières Berlinettes

L’A106 connaît plusieurs évolutions au cours de la seconde moitié des années 1950. Un cabriolet dessiné par Michelotti complète notamment le coach, puis un Coupé Sport apparaît. La production reste très limitée : Alpine indique 251 A106 toutes versions confondues. Ce total ne permet pas de déterminer combien d’exemplaires correspondaient exactement à la définition Mille Miles, les configurations pouvant varier selon les moteurs et les équipements commandés.

À partir de la fin des années 1950, l’Alpine A108 prend progressivement le relais. Elle poursuit le rapprochement entre faible masse, mécanique Renault et carrosserie sportive, tout en faisant évoluer la conception générale. L’Alpine A108 Berlinette est particulièrement importante dans cette transformation : ses proportions et son architecture préparent beaucoup plus directement la silhouette qui deviendra indissociable du nom Alpine.

Cette évolution débouche au début des années 1960 sur l’Alpine A110. La filiation ne signifie pas que l’A110 soit une simple évolution mécanique de la Mille Miles : entre les deux, Alpine transforme profondément ses méthodes de construction et son châssis. La continuité se trouve surtout dans la recherche systématique d’une voiture compacte et légère utilisant intelligemment des organes Renault.

Pourquoi le nom Mille Miles est lié à la compétition

Le nom renvoie à la culture sportive dans laquelle Alpine est née. Avant même la création de la marque, les performances de Jean Rédélé aux Mille Miglia et dans d’autres grandes épreuves européennes avaient contribué à démontrer l’intérêt de voitures légères soigneusement préparées. Il faut toutefois distinguer ces succès fondateurs des résultats propres à l’A106 : plusieurs des performances qui construisent la réputation initiale de Rédélé sont obtenues avec des Renault 4CV avant la commercialisation de l’Alpine.

La Mille Miles transpose néanmoins cette expérience à une voiture vendue sous une marque nouvelle. Sa mécanique de petite cylindrée, son poids très contenu, sa carrosserie aérodynamique et ses options destinées à un usage sportif résument déjà la méthode Alpine. La voiture peut ainsi être considérée comme l’un des premiers jalons industriels d’une idée éprouvée auparavant en compétition.

Cette logique se retrouvera, sous une forme techniquement beaucoup plus aboutie, dans l’Alpine A110 Berlinette. Entre le petit coach en polyester de 1955 et la Berlinette devenue célèbre en rallye, les architectures évoluent fortement, mais la priorité donnée à la légèreté plutôt qu’à la seule puissance demeure l’un des fils conducteurs les plus nets de l’histoire d’Alpine.