Jaguar Mark V

Jaguar Mark V

Présentée en 1948, la Jaguar Mark V occupe une position singulière dans l’histoire du constructeur britannique. Son allure reste fidèle aux grandes Jaguar d’avant-guerre, avec une calandre verticale, des ailes très marquées et des lignes imposantes, mais sa technique évolue profondément. Nouveau châssis, suspension avant indépendante et freinage hydraulique en font une automobile de transition entre les Jaguar traditionnelles et les grandes berlines modernes des années 1950.

La Mark V est proposée avec deux moteurs six cylindres en ligne, de 2,7 et 3,5 litres environ, ainsi qu’en deux carrosseries principales: Saloon quatre portes et Drophead Coupé découvrable. Elle conserve les moteurs à soupapes en tête de la génération précédente alors que Jaguar dispose déjà de son nouveau moteur XK. Ce choix donne à la Mark V une identité particulière: moderne par son châssis, mais volontairement conservatrice par sa mécanique et sa présentation.

Une nouvelle Jaguar présentée en 1948

Jaguar développe la Mark V dans le contexte particulier de l’immédiat après-guerre. La marque doit renouveler ses grandes berlines tout en composant avec les contraintes industrielles britanniques de l’époque et la nécessité d’accroître ses exportations. Sous l’impulsion de William Lyons et de l’équipe technique dirigée par William Heynes, plusieurs solutions sont étudiées avant d’aboutir à la voiture définitive.

La Mark V est dévoilée aux distributeurs et à la presse le 30 septembre 1948, puis présentée au public au London Motor Show d’Earls Court en octobre. Jaguar y expose également la Jaguar XK120. La juxtaposition des deux nouveautés est révélatrice: le spectaculaire roadster reçoit le nouveau six cylindres XK à double arbre à cames, tandis que la grande Mark V conserve les moteurs culbutés éprouvés de 2 664 et 3 485 cm3.

Le nom Mark V mérite lui aussi une explication. Les grandes Jaguar qui la précèdent sont aujourd’hui couramment regroupées sous l’appellation Mark IV, mais ce nom est rétrospectif. La désignation Mark V apparaît, elle, au moment du développement de la nouvelle voiture et devient son véritable nom commercial. Elle ne représente donc pas simplement la cinquième génération d’une série officiellement baptisée Mark depuis ses débuts.

Quelques voitures seulement sont assemblées à la fin de 1948 et la production prend véritablement son rythme en 1949. Elle est réalisée à Coventry, dans l’usine de Foleshill, avant le transfert ultérieur des activités Jaguar vers Browns Lane. La carrière reste relativement courte puisque la fabrication s’achève en 1951.

Un style traditionnel profondément modernisé

William Lyons conserve une silhouette immédiatement reconnaissable comme une Jaguar de prestige. Le long capot domine la carrosserie, la haute calandre chromée reste presque verticale et les ailes avant forment encore des volumes nettement individualisés. Les marchepieds et les ailes arrière largement carénées prolongent cette esthétique issue des années 1930, mais l’ensemble est plus intégré et plus équilibré que sur les modèles précédents.

Les phares sont davantage incorporés aux ailes avant et les roues passent à 16 pouces, participant à une silhouette moins haute visuellement. À l’arrière, les roues sont en grande partie dissimulées sous des spats. Sur la Saloon, la forme des vitres latérales arrière et de leur encadrement annonce certains codes stylistiques que Jaguar continuera à exploiter pendant les années 1950.

L’habitacle reste celui d’une automobile britannique de haut de gamme de son époque. La présentation privilégie les matériaux traditionnels et une atmosphère luxueuse plutôt qu’une recherche de modernisme radical. Avec son empattement de 3,048 m et une longueur proche de 4,76 m, la Mark V appartient clairement à la catégorie des grandes voitures de prestige.

La gamme comprend également un Drophead Coupé à deux portes. Sa capote peut être utilisée fermée, complètement repliée ou dans une position intermédiaire laissant l’habitacle partiellement découvert. Sa construction diffère de celle de la Saloon, notamment par le recours à une ossature traditionnelle en bois pour la carrosserie. Cette version est aujourd’hui beaucoup plus rare que la berline.

Un nouveau châssis et une suspension avant indépendante

Sous une apparence encore classique, la Mark V introduit plusieurs changements majeurs. Jaguar développe pour elle un nouveau châssis séparé et abandonne l’essieu avant rigide des grandes berlines précédentes. Les roues avant deviennent indépendantes grâce à un système à doubles triangles et barres de torsion. À l’arrière, la solution demeure plus conventionnelle avec un essieu rigide associé à des ressorts à lames semi-elliptiques.

Cette architecture améliore le comportement routier et le confort sans rompre avec la robustesse recherchée sur une grande routière. La Mark V est aussi la première Jaguar de série équipée d’un freinage à commande hydraulique, en remplacement des systèmes mécaniques employés auparavant. Ces transformations sont plus importantes que ne le laisse penser la continuité de son style.

Les deux moteurs disponibles restent en revanche issus de la famille de six cylindres à soupapes en tête déjà connue chez Jaguar. Le 2 664 cm3 développe environ 104 bhp, tandis que le 3 485 cm3 atteint environ 126 bhp dans les spécifications communément retenues. Ils sont installés longitudinalement à l’avant et entraînent les roues arrière par l’intermédiaire d’une boîte manuelle à quatre rapports.

La 3½ Litre correspond mieux au poids et au positionnement de la voiture et représente la majorité de la production. Un essai britannique d’époque a mesuré une Mark V 3½ Litre à 90,7 mph, soit environ 146 km/h, avec un 0 à 60 mph en 20,4 secondes. Ces valeurs concernent spécifiquement la version essayée et ne doivent pas être transposées à la 2½ Litre.

Fiche technique de la Jaguar Mark V

CaractéristiqueJaguar Mark V
Production1948 à 1951
CarrosseriesSaloon 4 portes, Drophead Coupé 2 portes
ArchitectureMoteur longitudinal avant, propulsion
Moteurs6 cylindres en ligne essence à soupapes en tête
Cylindrées2 664 cm3 et environ 3 485 cm3
PuissanceEnviron 104 bhp en 2½ Litre, environ 126 bhp en 3½ Litre
Boîte de vitessesManuelle à 4 rapports
StructureChâssis séparé
Suspension avantRoues indépendantes, doubles triangles et barres de torsion
Suspension arrièreEssieu rigide, ressorts à lames semi-elliptiques
FreinsTambours à commande hydraulique
Roues16 pouces
Empattement3 048 mm
LongueurEnviron 4 762 mm
LargeurEnviron 1 765 mm
HauteurEnviron 1 588 mm
Vitesse maximale mesurée146 km/h pour une 3½ Litre lors d’un essai d’époque
0 à 60 mph20,4 s pour une 3½ Litre lors du même essai

Saloon et Drophead Coupé, une production très inégale

La production totale de la Mark V est généralement établie à environ 10 500 exemplaires. Un décompte détaillé aboutit à 10 499 unités, tandis que certaines sources historiques donnent un total légèrement différent. L’écart est minime et dépend notamment de la manière dont certains châssis sont comptabilisés.

La berline 3½ Litre domine très largement. Près de 6 000 exemplaires à conduite à droite sont produits, auxquels s’ajoutent environ 1 900 berlines 3½ Litre à conduite à gauche. Cette dernière configuration illustre l’importance croissante des marchés d’exportation pour Jaguar. La Mark V avait d’ailleurs été pensée pour pouvoir être construite aussi bien en conduite à droite qu’à gauche.

Les découvrables sont beaucoup moins courants. La production du Drophead Coupé 3½ Litre ne commence réellement qu’en 1949, presque un an après la présentation du modèle. Le Drophead Coupé 2½ Litre est exceptionnellement rare: seulement 29 voitures finies sont recensées dans la ventilation de production, dont 17 à conduite à droite et 12 à conduite à gauche.

La Mark V n’est pas conçue comme une voiture de compétition, mais elle possède tout de même un épisode sportif notable. Une 3½ Litre pilotée par Cecil Vard termine troisième du Rallye Monte-Carlo en 1951. La même voiture revient dans l’épreuve et obtient une cinquième place en 1953, après l’arrêt de la production du modèle.

De la Mark V à la nouvelle génération de berlines Jaguar

La carrière de la Mark V s’achève au moment où Jaguar est en pleine transformation. Son successeur, la Jaguar Mark VII, conserve notamment un empattement de 120 pouces, mais adopte une carrosserie beaucoup plus moderne et surtout le six cylindres XK. La mécanique révélée avec la XK120 devient ainsi le moteur des grandes berlines Jaguar.

Cette famille évoluera ensuite avec la Jaguar Mark VIII, puis la Jaguar Mark IX. La continuité entre ces modèles souligne le caractère particulier de la Mark V: elle inaugure plusieurs solutions techniques essentielles tout en restant extérieurement attachée aux proportions et aux codes esthétiques des Jaguar d’avant-guerre.

La gamme Jaguar se diversifie parallèlement. La Jaguar Mark 1 ouvre en 1955 une nouvelle famille de berlines plus compactes, qui évoluera quelques années plus tard avec la Jaguar Mark 2. La Mark V appartient donc à une autre lignée, celle des grandes Jaguar de prestige dont le renouvellement technique et stylistique s’accélère au début des années 1950.