L’Alpine A106 est la première automobile de série à porter le nom Alpine. Lancée en 1955 par Jean Rédélé, elle transpose sur une petite sportive légère les principes qu’il avait éprouvés en compétition avec la Renault 4CV : mécanique simple et disponible, masse réduite et carrosserie plus aérodynamique. Cette formule pose les fondations d’une marque qui restera durablement associée aux moteurs Renault, à la légèreté et au sport automobile.
L’A106 ne doit toutefois pas être confondue avec les berlinettes Alpine plus tardives. Le modèle originel est un coach à carrosserie en polyester installé sur une base technique de Renault 4CV. Sa carrière voit apparaître plusieurs variantes et évolutions, dont une version sportive Mille Miles et un cabriolet, avant que l’A108 ne prenne progressivement le relais.
La première Alpine de Jean Rédélé
Au début des années 1950, Jean Rédélé est concessionnaire Renault à Dieppe et participe activement à des compétitions au volant de Renault 4CV préparées. Plutôt que de rechercher la puissance brute, il mise sur la diminution du poids et l’amélioration de l’aérodynamique. Avant même la naissance officielle d’Alpine, cette démarche donne lieu à plusieurs réalisations spéciales, notamment des coupés à carrosserie en aluminium dessinés par Giovanni Michelotti et construits en Italie.
Le projet qui devient l’A106 suit cependant une autre filiation. Charles Escoffier, important concessionnaire Renault et beau-père de Rédélé, travaille avec Chappe & Gessalin sur un coach à carrosserie en matière plastique utilisant la plateforme de la 4CV. Jean Gessalin en dessine la carrosserie. Le projet est présenté au comité directeur de Renault en février 1955, puis Rédélé demande plusieurs modifications avant sa commercialisation.
La société Automobiles Alpine est créée le 6 juillet 1955. La présentation de trois A106 peintes en bleu, blanc et rouge devant Renault à Boulogne-Billancourt devient l’une des images fondatrices de la marque. Le nom Alpine fait référence aux succès obtenus par Rédélé sur les routes de montagne, tandis que l’appellation A106 renvoie à la famille de références techniques de la Renault 4CV dont la voiture reprend de nombreux organes.
Une Renault 4CV transformée en sportive légère
L’A106 conserve la plateforme et l’architecture mécanique de la 4CV, avec un quatre cylindres placé longitudinalement derrière l’habitacle et entraînant les roues arrière. Son moteur de 747 cm3 est donc modeste par sa cylindrée, mais la carrosserie légère permet d’obtenir un rapport poids-puissance nettement plus favorable que celui d’une petite berline conventionnelle.
La principale originalité réside dans la carrosserie en polyester et fibre de verre produite par Chappe & Gessalin. Cette technique permet de réaliser de petites séries sans les investissements considérables qu’aurait exigés une carrosserie traditionnelle en acier embouti. Elle devient également l’une des caractéristiques de la jeune marque. Les premières A106 restent néanmoins très proches de la Renault dont elles dérivent sur le plan structurel : le fameux châssis-poutre associé aux Alpine ultérieures n’appartient pas encore à la définition du coach A106 originel.
Plusieurs niveaux de préparation mécanique sont proposés. La version de base développe 21 ch, tandis qu’une exécution sportive atteint 38 ch. Certaines préparations du 747 cm3 sont données pour environ 43 ch. La vitesse maximale dépend donc fortement de la configuration : elle se situe autour de 120 à 125 km/h pour les versions les moins puissantes, tandis que les A106 préparées peuvent approcher ou dépasser 145 km/h.
La transmission habituelle repose sur une boîte manuelle Renault à trois rapports, mais une boîte Claude à cinq rapports figure parmi les options. Cette solution particulièrement sophistiquée pour une petite sportive du milieu des années 1950 est aussi coûteuse. Une suspension dite Mille Miles, reconnaissable notamment à ses quatre amortisseurs arrière, complète les possibilités offertes aux clients recherchant une voiture davantage orientée vers la compétition.
Fiche technique de l’Alpine A106
| Caractéristique | Donnée |
|---|---|
| Production | 1955 à 1960 principalement documentée |
| Carrosseries | Coach 2 portes, cabriolet, Coupé Sport |
| Architecture | Moteur arrière, propulsion |
| Moteur | 4 cylindres en ligne Renault Billancourt |
| Cylindrée | 747 cm3 |
| Alésage x course | 54,5 x 80 mm |
| Alimentation | Carburateur, configuration variable selon version et préparation |
| Puissance | 21 ch ou 38 ch selon version, jusqu’à environ 43 ch pour certaines préparations |
| Couple documenté | Environ 45 Nm à 2 100 tr/min sur une configuration référencée |
| Boîte de vitesses | Manuelle 3 rapports, boîte Claude 5 rapports en option |
| Structure | Base de Renault 4CV et carrosserie en polyester/fibre de verre |
| Suspension | Dérivée de la Renault 4CV, suspension Mille Miles disponible |
| Freins | Tambours |
| Pneumatiques documentés | 135 x 380 |
| Longueur | Environ 3,70 m |
| Largeur | Environ 1,45 m |
| Hauteur | Environ 1,20 à 1,27 m selon carrosserie et source |
| Empattement | 2,10 m |
| Poids | Environ 530 à 550 kg selon version |
| Vitesse maximale | Environ 120 à 153 km/h selon puissance et préparation |
| Production totale | 251 exemplaires selon Alpine |
Du coach A106 au cabriolet
L’histoire stylistique de l’A106 demande de distinguer clairement ses différentes carrosseries. Le coach initial est attribué à Jean Gessalin et sa fabrication à Chappe & Gessalin. Giovanni Michelotti, parfois présenté comme le créateur de l’A106 dans son ensemble, intervient en réalité sur le cabriolet. Cette distinction est importante, car le travail de Michelotti joue surtout un rôle dans l’évolution stylistique qui mène aux Alpine suivantes.
Le coach possède des proportions extrêmement compactes dictées par son empattement de 2,10 m. Ses formes arrondies, ses roues étroites et sa carrosserie très basse contrastent avec la Renault 4CV dont il conserve pourtant l’essentiel de l’architecture mécanique. Les détails évoluent durant sa courte carrière. Sur les premières voitures, Alpine exploite même de façon ingénieuse des éléments provenant de modèles Renault existants, avant que certains vitrages et composants spécifiques apparaissent.
Le cabriolet dessiné par Michelotti ouvre une nouvelle voie. Un Coupé Sport est ensuite obtenu en associant cette carrosserie à un hard-top fixé de manière permanente. Ces variantes témoignent du caractère encore artisanal d’Alpine : la gamme évolue rapidement, avec des solutions techniques et stylistiques qui ne correspondent pas encore aux générations très nettement délimitées d’une production industrielle de grande série.
L’A106 Mille Miles et les débuts en compétition
La compétition est indissociable de la naissance de l’A106. Jean Rédélé considère la course à la fois comme un terrain de développement et comme le meilleur moyen de faire connaître sa jeune marque. L’une des déclinaisons les plus significatives est l’Alpine Mille Miles, qui associe la légèreté de l’A106 à une préparation plus poussée destinée aux épreuves sportives.
Aux Mille Miglia 1956, Maurice Michy conduit une A106 engagée dans la petite cylindrée jusqu’à la victoire de classe T/GT 750, avec une 54e place au classement général. Pour une marque créée l’année précédente, le résultat confirme la pertinence d’une philosophie qui compense une puissance limitée par un poids très faible et une voiture adaptée aux routes sinueuses.
L’A106 apparaît également dans d’autres compétitions et contribue à construire très tôt l’image sportive d’Alpine. Cette activité explique l’existence de configurations techniques sensiblement différentes d’une voiture à l’autre : puissance moteur, transmission et suspension peuvent varier, ce qui rend trompeuse toute fiche présentant une seule performance comme valable pour l’ensemble de la production.
Une production artisanale de 251 exemplaires
Alpine indique une production totale de 251 A106, ce qui replace immédiatement le modèle dans le contexte d’un constructeur encore artisanal. Les premières carrosseries sont réalisées par Chappe & Gessalin en région parisienne et les opérations mécaniques impliquent notamment le garage de Charles Escoffier à Paris. Jean Rédélé développe parallèlement les activités d’Alpine à Dieppe, mais présenter toutes les A106 comme des voitures intégralement construites dans une usine dieppoise ne correspond pas à l’organisation des premières années.
La période de production est généralement donnée de 1955 à 1960 dans la documentation historique française d’Alpine. Quelques documents et références secondaires prolongent toutefois la chronologie jusqu’en 1961. Cette différence s’explique notamment par le chevauchement des modèles et des carrosseries durant une phase où Alpine transforme rapidement sa gamme.
Cette faible production et les nombreuses configurations possibles expliquent aujourd’hui la diversité des A106 survivantes. Le modèle n’était pas une sportive figée dans une définition unique : coach routier, versions préparées, cabriolet et Coupé Sport appartiennent à une même période d’expérimentation au cours de laquelle Rédélé construit progressivement l’identité technique de sa marque.
De l’A106 à la berlinette Alpine
À partir de 1958, l’Alpine A108 commence à prendre la relève. La différence ne se limite pas à une modification esthétique : l’A108 se rapproche des mécaniques de Renault Dauphine et accompagne une évolution plus profonde de la conception Alpine. Les deux modèles se chevauchent cependant pendant plusieurs années, ce qui explique que certaines caractéristiques leur soient parfois attribuées indistinctement.
La transformation est également stylistique. Les formes développées autour du cabriolet évoluent vers une carrosserie fermée plus profilée, matérialisée notamment par l’Alpine A108 Berlinette. C’est durant cette période que se précisent la silhouette et les solutions structurelles qui deviendront caractéristiques des petites sportives de Dieppe.
L’Alpine A110 prolongera cette évolution à partir des années 1960 avec une définition beaucoup plus aboutie et une carrière sportive d’une tout autre ampleur. L’A106 reste pourtant le point de départ concret de cette généalogie : une mécanique Renault placée à l’arrière, une carrosserie légère produite en petite série et une conception dans laquelle chaque kilogramme économisé compte autant que l’augmentation de puissance.




