La Rolls-royce Silver Ghost est à l’origine la Rolls-Royce 40/50 H.P., lancée en 1906 et devenue l’automobile qui a durablement établi la réputation de la marque britannique. Le nom prête pourtant à confusion : « Silver Ghost » ne désignait initialement qu’un seul exemplaire, le châssis 60551 immatriculé AX201 et préparé en 1907. Le succès de cette voiture de démonstration fut tel que son surnom finit par identifier rétrospectivement toute la famille 40/50 H.P.
De la 40/50 H.P. à la Silver Ghost
Au début du XXe siècle, Rolls-Royce construit plusieurs modèles de puissances différentes, parmi lesquels la Rolls-royce 10 Hp. Cette gamme relativement dispersée complique la production d’une entreprise encore jeune. Claude Johnson, directeur général et organisateur particulièrement efficace de la promotion de la marque, défend alors l’idée de concentrer les moyens sur une automobile haut de gamme capable d’incarner à elle seule les ambitions de Rolls-Royce.
Henry Royce développe ainsi une grande six-cylindres, la 40/50 H.P., dévoilée au salon Olympia de Londres en 1906. Son appellation ne correspond pas à une puissance réelle de 40 ou 50 ch : le premier nombre renvoie à la puissance fiscale britannique RAC. Les premiers moteurs délivrent en réalité environ 50 ch, une valeur qui progressera sensiblement pendant la longue carrière du modèle.
Le nom Silver Ghost apparaît l’année suivante. Claude Johnson sélectionne le douzième châssis 40/50 H.P., portant le numéro 60551, et commande à Barker une carrosserie ouverte de type semi-Roi-des-Belges. Peinte en argent, dotée d’accessoires à finition argentée et d’une sellerie verte, la voiture reçoit l’immatriculation AX201 et le surnom « Silver Ghost ». L’objectif est de mettre en avant son fonctionnement exceptionnellement silencieux et la qualité de sa construction.
Cette distinction est essentielle pour identifier correctement le modèle. AX201 est la Silver Ghost originelle de 1907, tandis que les milliers d’autres automobiles aujourd’hui appelées Silver Ghost étaient officiellement commercialisées comme Rolls-Royce 40/50 H.P. L’usage moderne a néanmoins consacré Silver Ghost comme nom de l’ensemble de la lignée.
Une mécanique conçue pour le silence et l’endurance
La 40/50 H.P. repose sur un imposant six-cylindres en ligne à soupapes latérales. Dans sa première définition, il affiche 7 036 cm3, avec un alésage et une course d’environ 114,3 mm. Les cylindres sont regroupés en deux blocs de trois et le vilebrequin repose sur sept paliers, une architecture particulièrement soignée pour l’époque. En 1910, l’allongement de la course porte la cylindrée à environ 7 428 cm3.
Henry Royce fait continuellement évoluer la voiture plutôt que de figer une spécification pendant près de vingt ans. La puissance augmente progressivement, les estimations documentées allant d’environ 48 ch sur certaines voitures anciennes jusqu’à près de 80 ch sur des versions tardives. Boîte de vitesses, transmission, suspension, équipement électrique et freinage évoluent également. Une seule fiche technique ne peut donc représenter exactement toutes les Silver Ghost construites entre les années 1900 et 1920.
Les premières voitures disposent notamment d’un freinage essentiellement concentré sur l’arrière et la transmission. Les systèmes sont perfectionnés au fil des années, jusqu’à l’arrivée du freinage sur les quatre roues sur les exemplaires britanniques tardifs. La boîte connaît elle aussi plusieurs configurations : quatre rapports au début, trois rapports pendant une partie de la production, puis de nouveau quatre.
La Silver Ghost est par ailleurs une automobile à châssis séparé. Rolls-Royce fournit principalement un châssis roulant comprenant la mécanique, tandis que le propriétaire choisit un carrossier indépendant. Cette organisation explique la diversité considérable des voitures survivantes : tourers ouverts, limousines, landaulets et carrosseries spéciales peuvent partager la même base mécanique sans présenter les mêmes dimensions ni le même poids.
Fiche technique de la Rolls-royce Silver Ghost
| Caractéristique | Données |
|---|---|
| Appellation d’origine | Rolls-Royce 40/50 H.P. |
| Architecture moteur | 6 cylindres en ligne, soupapes latérales |
| Cylindrée | 7 036 cm3 à l’origine, environ 7 428 cm3 à partir de 1910 |
| Alésage x course initial | Environ 114,3 x 114,3 mm |
| Puissance | Environ 48 à 80 ch selon période et spécification |
| Implantation | Moteur longitudinal avant |
| Transmission | Propulsion |
| Boîte de vitesses | Manuelle, 3 ou 4 rapports selon période |
| Structure | Châssis séparé en acier |
| Suspension avant | Essieu rigide, ressorts semi-elliptiques |
| Suspension arrière | Essieu rigide, système évoluant selon les séries |
| Direction | À vis et écrou |
| Freinage | Systèmes mécaniques évolutifs, roues arrière sur les premières séries, quatre roues sur les voitures britanniques tardives |
| Empattement | Environ 3,44 m à l’origine, puis environ 3,64 m ; empattements d’environ 3,66 et 3,82 m proposés sur les séries tardives |
| Poids | Variable selon la carrosserie |
| Vitesse maximale | Environ 97 à 113 km/h pour des configurations courantes, selon carrosserie et période |
| Consommation indicative | Environ 11 à 13 mpg impériaux, soit approximativement 22 à 26 l/100 km |
| Production | 6 173 exemplaires britanniques et 1 703 américains selon Rolls-Royce, soit 7 876 au total |
Les exploits qui ont construit sa réputation
Rolls-Royce ne se contente pas d’affirmer la fiabilité de sa nouvelle voiture. AX201 est engagée en 1907 dans le Scottish Reliability Trial, un parcours d’environ 2 000 miles qu’elle accomplit sans panne mécanique. Elle enchaîne ensuite avec une démonstration d’endurance d’environ 15 000 miles. Ces parcours fournissent à Claude Johnson un argument commercial puissant et contribuent directement à l’image de qualité mécanique qui restera associée à Rolls-Royce.
La compétition d’endurance sert également au développement. En 1911, une 40/50 H.P. spécialement préparée pour le London-Edinburgh Trial remporte l’épreuve dans des conditions imposant notamment de parcourir le trajet sur le rapport supérieur. Le célèbre châssis 1701 atteint ensuite environ 78,2 mph, soit près de 126 km/h, lors d’un essai chronométré. Allégé et équipé d’une carrosserie profilée, il dépassera même 100 mph à Brooklands. Cette performance exceptionnelle ne doit pas être confondue avec la vitesse d’une Silver Ghost de tourisme normale.
Les épreuves alpines constituent un autre chapitre majeur. Après l’expérience de James Radley en 1912, Rolls-Royce prépare des voitures améliorées pour l’Austrian Alpine Trial de 1913. Le succès obtenu sur les routes de montagne renforce encore la réputation internationale de la 40/50 H.P. et favorise le développement des versions Continental, souvent associées au surnom « Alpine Eagle ». La même année, Don Carlos de Salamanca remporte le Grand Prix d’Espagne au volant d’une Rolls-Royce Continental.
La Première Guerre mondiale donne au châssis 40/50 H.P. une fonction très différente. Sa robustesse permet son utilisation comme base de véhicules militaires, notamment les célèbres Rolls-Royce Armoured Cars. Ces engins illustrent la marge de résistance d’une architecture initialement destinée aux automobiles de prestige.
Une production britannique puis américaine
Les premières 40/50 H.P. sont produites à Manchester. Rolls-Royce transfère sa fabrication dans sa nouvelle usine de Derby en 1908, site qui devient ensuite indissociable de l’histoire industrielle de la marque. Au début des années 1920, la Silver Ghost est également construite aux États-Unis, dans l’usine Rolls-Royce de Springfield, dans le Massachusetts, avec certaines spécifications propres au marché américain.
Rolls-Royce comptabilise 6 173 voitures produites en Grande-Bretagne et 1 703 aux États-Unis, soit 7 876 exemplaires. Certaines références historiques donnent 7 874 unités, une petite divergence liée aux méthodes de comptage des châssis. La carrière couvre essentiellement la période 1907-1925 en production, même si 1906 reste l’année de lancement de la 40/50 H.P. et que certaines chronologies prolongent la fabrication américaine jusqu’en 1926.
Le prix dépend fortement de la carrosserie choisie. Pour AX201, le châssis coûtait 950 livres sterling, auxquels s’ajoutaient notamment la carrosserie Barker facturée 110 livres et 14 shillings ainsi que divers équipements. Cette commercialisation sous forme de châssis rend trompeuse toute tentative d’attribuer un prix neuf unique à l’ensemble des Silver Ghost.
Carrosseries et signes distinctifs
Il n’existe pas une silhouette unique de Silver Ghost. Le long capot nécessaire au six-cylindres, le grand radiateur vertical Rolls-Royce, les grandes roues étroites et les proportions imposées par le châssis permettent généralement de reconnaître la famille, mais le reste dépend largement du carrossier. Barker, Hooper, Windovers, Kellner et de nombreuses autres maisons ont réalisé des carrosseries pour la 40/50 H.P.
Cette diversité explique également pourquoi longueur, hauteur et masse ne peuvent être généralisées. Une légère carrosserie ouverte destinée aux épreuves routières et une imposante limousine fermée peuvent utiliser des châssis de la même famille tout en affichant des caractéristiques très différentes. L’empattement lui-même évolue, passant d’environ 3,44 m sur les premières voitures à 3,64 m, avec d’autres longueurs proposées sur les séries tardives.
Un autre détail permet de dater les représentations historiques : la mascotte Spirit of Ecstasy n’est adoptée qu’en 1911. Une 40/50 H.P. de 1906 ou AX201 dans sa configuration originelle de 1907 ne doit donc pas être systématiquement représentée avec la célèbre statuette qui deviendra ensuite indissociable de Rolls-Royce.
De la Silver Ghost à la Phantom
Après une carrière exceptionnellement longue, la 40/50 H.P. cède sa place en 1925 à la New Phantom, aujourd’hui connue comme la Rolls-royce Phantom. La nouvelle venue conserve le principe d’une grande automobile à châssis séparé, mais reçoit notamment un nouveau six-cylindres d’environ 7,7 litres à soupapes en tête. Cette succession ouvre une dynastie que prolongera ensuite la Rolls-royce Phantom Ii.
Le mot « Silver », lui, réapparaît durablement dans la nomenclature de la marque après la Seconde Guerre mondiale. La Rolls-royce Silver Dawn puis la Rolls-royce Silver Cloud reprennent cette tradition nominale, sans constituer pour autant des descendantes directes ou de nouvelles générations de la Silver Ghost. Le nom Silver Ghost reste attaché à la 40/50 H.P. et, dans son sens historique le plus strict, à l’unique AX201 qui l’a rendu célèbre en 1907.




