Bugatti Eb110 GT

Bugatti Eb110 GT

Présentée à Paris en septembre 1991, la Bugatti Eb110 GT marque le retour de Bugatti au premier plan après plusieurs décennies sans véritable automobile de série. Développée sous l’impulsion de Romano Artioli et construite à Campogalliano, près de Modène, elle associe un V12 à quatre turbocompresseurs, une transmission intégrale, une boîte manuelle à six rapports et une monocoque en fibre de carbone. Avec 560 ch et une vitesse maximale homologuée de 342 km/h, cette première version de la Bugatti EB110 compte parmi les supercars les plus ambitieuses du début des années 1990.

La renaissance de Bugatti à Campogalliano

L’histoire de l’Eb110 GT commence avec Romano Artioli, entrepreneur et collectionneur italien qui acquiert les droits sur la marque Bugatti en 1987. Le défi est considérable. La firme qui avait produit des automobiles aussi prestigieuses que la Bugatti Type 57 appartient alors essentiellement à l’histoire. Artioli ne souhaite pourtant pas simplement exploiter son nom : son projet consiste à créer une automobile capable de replacer Bugatti au sommet de la hiérarchie mondiale.

Une usine entièrement nouvelle est construite à Campogalliano, au coeur de la Motor Valley italienne, et inaugurée le 15 septembre 1990. Ce choix permet à Bugatti Automobili S.p.A. de recruter des spécialistes issus de l’industrie locale des voitures de sport. Paolo Stanzani joue un rôle majeur durant les premières phases du programme, tandis que Marcello Gandini travaille sur le style. Après le départ de Stanzani, Nicola Materazzi intervient dans la direction technique du projet. Giampaolo Benedini, également architecte de l’usine, remanie profondément le dessin extérieur avant sa définition définitive.

La voiture est dévoilée à Paris en septembre 1991, autour du 15 septembre, date correspondant au 110e anniversaire de la naissance d’Ettore Bugatti. Son appellation associe ainsi les initiales EB au nombre 110. L’événement parisien est spectaculaire, avec des voitures circulant notamment sur les Champs-Élysées. Il ne s’agit cependant pas seulement d’une opération d’image : l’Eb110 apporte une combinaison technique particulièrement sophistiquée pour son époque.

Un V12 quadri-turbo et quatre roues motrices

Le coeur de l’Eb110 GT est un V12 à 60 degrés de 3 499 cm3 installé longitudinalement en position centrale arrière. Malgré sa cylindrée relativement contenue pour douze cylindres, il développe 560 ch à 8 000 tr/min grâce à quatre turbocompresseurs IHI. Sa distribution compte cinq soupapes par cylindre, soit 60 soupapes au total, tandis que la lubrification par carter sec répond aux contraintes imposées par les fortes accélérations.

Cette puissance n’est pas envoyée uniquement aux roues arrière. Bugatti adopte une transmission intégrale permanente associée à une boîte manuelle à six rapports. La répartition nominale du couple, fortement orientée vers l’arrière avec 27 % à l’avant et 73 % à l’arrière, conserve un comportement typé propulsion tout en améliorant la motricité. Cette architecture distingue nettement l’Eb110 de nombreuses supercars contemporaines.

La structure est tout aussi remarquable. La voiture repose sur une monocoque en fibre de carbone réalisée avec le concours d’Aérospatiale et pesant environ 125 kg. Aluminium, matériaux composites et éléments en titane participent également à sa construction. À une époque où le carbone demeure principalement associé à la compétition et à quelques automobiles extrêmement exclusives, son utilisation structurelle à cette échelle place la Bugatti parmi les modèles technologiquement les plus avancés de sa génération.

L’Eb110 GT n’est pourtant pas pensée comme une voiture de course homologuée pour la route. Sa désignation Gran Turismo reflète une recherche de polyvalence : climatisation, direction assistée, sièges électriques et habitacle habillé de cuir accompagnent ses performances. Cette combinaison explique en partie un poids d’environ 1 620 kg, relativement élevé pour une supercar de l’époque mais cohérent avec sa transmission intégrale et son niveau d’équipement.

Fiche technique de la Bugatti Eb110 GT

CaractéristiqueBugatti Eb110 GT
Présentation1991
Production1991-1995
CarrosserieCoupé 2 places
Implantation moteurCentral arrière longitudinal
MoteurV12 à 60 degrés
Cylindrée3 499 cm3
Distribution60 soupapes, 5 par cylindre
Suralimentation4 turbocompresseurs IHI
LubrificationCarter sec
Puissance maximale560 ch à 8 000 tr/min
Couple maximal611 Nm
TransmissionIntégrale permanente
Répartition nominale du couple27 % avant, 73 % arrière
Boîte de vitessesManuelle à 6 rapports
StructureMonocoque en fibre de carbone
SuspensionsRoues indépendantes, doubles triangles
DirectionCrémaillère assistée
Freinage4 disques ventilés Brembo, ABS
Jantes18 pouces en magnésium
Pneus avant245/40 ZR18
Pneus arrière325/30 ZR18
LongueurEnviron 4,40 m
Largeur1,94 m
HauteurEnviron 1,12 m
EmpattementEnviron 2,55 m
PoidsEnviron 1 620 kg
0 à 100 km/hEnviron 3,46 s
Vitesse maximale342 km/h homologués
RéservoirEnviron 120 litres
Production GTEnviron 95 à 96 exemplaires selon le périmètre retenu
Site de productionCampogalliano, Italie

Un dessin immédiatement identifiable

Avec moins de 1,95 m de large mais seulement environ 1,12 m de haut, l’Eb110 GT possède les proportions spectaculaires attendues d’une supercar à moteur central. Son profil très bas, son pare-brise fortement incliné et ses volumes arrière massifs lui donnent une silhouette caractéristique du tournant des années 1980 et 1990, sans reprendre directement les formes des Bugatti historiques.

La face avant réinterprète néanmoins la calandre en fer à cheval de la marque dans un format extrêmement réduit. Les projecteurs escamotables préservent une proue basse lorsqu’ils sont fermés. Les portes s’ouvrent vers le haut, tandis que les prises d’air latérales participent à l’identité visuelle autant qu’au refroidissement de la mécanique. À l’arrière, le V12 est visible sous une surface vitrée et un aileron mobile complète le dispositif aérodynamique.

L’habitacle illustre particulièrement la vocation GT du modèle. Là où certaines rivales sacrifient presque tout au gain de masse, Bugatti privilégie une présentation luxueuse et un équipement relativement complet. Le cuir Poltrona Frau, les sièges électriques et la climatisation rapprochent l’Eb110 d’une grande routière de prestige, malgré son architecture mécanique radicale et ses performances.

EB110 GT et Super Sport, deux versions à ne pas confondre

Une part importante des chiffres attribués à l’Eb110 GT provient en réalité de la version plus radicale apparue après elle. La Bugatti EB110 Super Sport, également appelée EB110 SS, porte la puissance aux environs de 610 ch tout en réduisant le poids. Elle reçoit également des modifications aérodynamiques et des ouvertures supplémentaires qui permettent de la distinguer visuellement de la GT.

Cette différence explique les valeurs contradictoires souvent rencontrées pour les performances. La GT est associée à une vitesse maximale homologuée de 342 km/h et à un 0 à 100 km/h voisin de 3,46 secondes. Les valeurs proches de 351 km/h et 3,26 secondes appartiennent à la Super Sport. Les records et engagements en compétition de l’EB110 concernent eux aussi principalement des variantes dérivées de la SS plutôt que la GT routière standard.

La production exacte appelle également une distinction entre voitures de série et prototypes. Les documents et sources de référence conduisent à environ 95 ou 96 Eb110 GT et 32 Super Sport, tandis que des totaux plus élevés, jusqu’à 139 EB110, apparaissent lorsque le périmètre inclut notamment des prototypes ou exemplaires particuliers. Pour la seule GT, retenir environ 95 à 96 voitures évite donc de mélanger plusieurs comptages.

De Campogalliano à la fin de Bugatti Automobili

Malgré la sophistication de l’Eb110, l’aventure industrielle est brève. Bugatti Automobili développe d’autres projets, dont la berline quatre portes Bugatti EB112, mais les investissements engagés sont considérables. La société rencontre des difficultés financières et cesse ses activités en 1995. Certains châssis et composants restants connaîtront ensuite une seconde vie hors de la production régulière de Campogalliano, ce qui contribue encore aujourd’hui à compliquer les décomptes.

La rareté de la GT est renforcée par son prix initial. En France, son tarif a notamment été annoncé autour de 2 965 000 francs, une somme qui la plaçait au sommet du marché. Son positionnement ne reposait cependant pas seulement sur la puissance : carbone, transmission intégrale, V12 quadri-turbo et fabrication en très petite série formaient un ensemble technique sans véritable équivalent direct.

Après la disparition de Bugatti Automobili, les droits de la marque passent finalement sous le contrôle du groupe Volkswagen en 1998. La future Bugatti Veyron adoptera une architecture entièrement différente, mais retrouvera plusieurs principes déjà présents dans l’Eb110 : transmission intégrale, suralimentation multiple, performances extrêmes et volonté d’associer vitesse maximale et grand tourisme plutôt que de construire une sportive dépouillée.

La référence des Bugatti modernes des années 1990

L’influence de l’Eb110 dépasse finalement la courte existence de l’usine de Campogalliano. Elle constitue la première tentative moderne de transformer les valeurs historiques de Bugatti en une supercar utilisant les technologies les plus avancées disponibles, sans chercher à reproduire stylistiquement les automobiles d’avant-guerre.

Cette place particulière sera explicitement reconnue par Bugatti plusieurs décennies plus tard avec la Bugatti Centodieci. Présentée en 2019, cette série très limitée reprend son nom du nombre 110 en italien et multiplie les références visuelles à l’Eb110. La GT de 1991 reste ainsi le point de départ de cette filiation : celle d’une Bugatti conçue pour conjuguer performances de supercar, technologie de pointe et aptitude au grand tourisme.