Lancia Sibilo

Lancia Sibilo

Présentée au Salon de l’automobile de Turin en avril 1978, la Lancia Sibilo est un concept-car unique conçu par Marcello Gandini pour le carrossier italien Bertone. Construite sur une base mécanique de Lancia Stratos HF, cette étude de style se distingue par sa silhouette en coin, ses surfaces vitrées intégrées à la carrosserie et ses étonnantes ouvertures circulaires dans les vitres latérales. Avec son dessin presque monolithique et son habitacle expérimental, la Sibilo incarne les recherches les plus audacieuses du design automobile italien de la fin des années 1970.

Contrairement à de nombreux prototypes purement statiques, la Sibilo est une automobile fonctionnelle, équipée d’un moteur V6 Ferrari Dino de 2,4 litres installé en position centrale arrière. Elle n’a cependant jamais été destinée à la production en série. Son objectif était d’explorer de nouvelles formes et de démontrer les capacités créatives de Bertone, alors l’un des carrossiers les plus influents d’Europe.

Histoire de la Lancia Sibilo : un concept Bertone présenté en 1978

La Lancia Sibilo apparaît à une période particulièrement féconde pour le design automobile italien. Depuis la fin des années 1960, les grands carrossiers multiplient les études de style caractérisées par des carrosseries basses, des lignes tendues et des formes géométriques. Cette tendance, souvent désignée par l’expression anglaise « wedge design », rompt avec les courbes traditionnelles des automobiles sportives.

Chez Bertone, Marcello Gandini joue un rôle central dans cette évolution. Le designer italien a notamment signé la Lamborghini Miura, la Lamborghini Countach et plusieurs prototypes expérimentaux qui repoussent les limites des proportions automobiles. Avec la Sibilo, il cherche à aller plus loin dans l’intégration visuelle des différents éléments de carrosserie.

Le projet s’appuie sur une base déjà connue du carrossier : la Lancia Stratos. Bertone avait participé à la naissance de cette sportive à moteur central, développée au début des années 1970 pour permettre à Lancia de s’imposer en championnat du monde des rallyes. La Stratos constitue une plateforme particulièrement adaptée à la réalisation d’un prototype compact et spectaculaire.

La Sibilo ne doit toutefois pas être confondue avec la Stratos Zero de 1970. Cette dernière, également dessinée par Gandini, était une étude extrêmement basse reposant sur une mécanique de Lancia Fulvia. La Sibilo reprend une architecture plus proche de celle de la Stratos HF de route, mais reçoit une carrosserie entièrement nouvelle et un empattement allongé.

Son nom provient du mot italien « sibilo », qui signifie « sifflement ». Cette appellation évoque le bruit d’un objet traversant rapidement l’air et correspond à l’esthétique futuriste recherchée par Bertone.

Le prototype est dévoilé au Salon de Turin en avril 1978. Il attire l’attention par son aspect inhabituel, particulièrement par ses vitrages qui semblent se prolonger directement dans les panneaux de carrosserie. La voiture constitue avant tout une démonstration de design : aucun programme de commercialisation, aucune gamme de versions et aucune production industrielle ne sont annoncés.

La Sibilo restera un exemplaire unique. Conservée pendant plusieurs décennies dans la collection Bertone, elle témoigne de l’époque où les carrossiers italiens utilisaient les salons automobiles pour présenter des créations indépendantes des contraintes habituelles de fabrication en grande série.

Un design futuriste signé Marcello Gandini

La caractéristique la plus frappante de la Lancia Sibilo est sa silhouette en coin. Le capot avant plonge vers une face basse, tandis que le pare-brise fortement incliné prolonge les lignes de la carrosserie. Le profil privilégie les surfaces planes, les arêtes nettes et les volumes géométriques, avec une recherche de continuité entre les différents panneaux.

La carrosserie, réalisée artisanalement en acier, se distingue également par ses passages de roues aux contours presque carrés. Ces découpes contrastent avec les formes circulaires des roues et renforcent l’impression d’un objet sculpté plutôt que d’une automobile conventionnelle.

Les pare-chocs sont intégrés au dessin général afin de limiter les ruptures visuelles. De fins accents colorés soulignent certaines séparations entre les éléments. Les projecteurs escamotables participent à cette recherche de surfaces lisses lorsque les feux sont fermés.

La teinte brun chocolat, associée à de discrets détails orange, contribue fortement à l’identité visuelle du prototype dans ses photographies historiques. Ce choix inhabituel pour une sportive permet de mettre en valeur les volumes de la carrosserie sans recourir aux couleurs vives généralement associées aux voitures de compétition. L’exemplaire a connu plusieurs changements de présentation au cours de son existence.

Le traitement des surfaces vitrées représente l’innovation stylistique la plus remarquable. Gandini cherche à faire disparaître visuellement la frontière entre les vitres et les panneaux métalliques. Les raccords sont soigneusement dissimulés, donnant l’impression que les vitrages font partie d’une enveloppe extérieure continue.

Les vitres latérales sont réalisées en polycarbonate. Contrairement aux glaces conventionnelles, elles ne descendent pas dans les portières. Chacune comporte une petite ouverture circulaire mobile, permettant aux occupants de communiquer avec l’extérieur sans modifier l’apparence générale de la voiture.

Ces ouvertures rondes sont devenues l’un des signes distinctifs les plus immédiatement reconnaissables de la Sibilo. Elles répondent à une contrainte pratique tout en s’intégrant à la composition géométrique imaginée par Gandini. D’après la documentation historique de la vente du prototype, le choix du polycarbonate aurait également été influencé par des contraintes de fabrication et de livraison avant sa présentation au salon.

À l’arrière, les prises d’air moteur sont intégrées dans la partie supérieure de la carrosserie, près du pavillon. Leur position rappelle que la Sibilo conserve une architecture mécanique à moteur central arrière, malgré son apparence de sculpture futuriste.

Le dessin de Gandini s’inscrit dans une série de recherches comprenant également la Lamborghini Bravo de 1974 et l’Alfa Romeo Navajo de 1976. Ces automobiles partagent un intérêt pour les surfaces géométriques et les proportions radicales, mais chacune possède une carrosserie et une base mécanique spécifiques.

La Sibilo se distingue aussi des sportives Lancia commercialisées à la même époque. La Lancia Beta Montecarlo, dessinée par Pininfarina, possède également un moteur central arrière, mais son architecture et son style répondent aux contraintes d’une voiture de série. La Sibilo privilégie au contraire l’expérimentation esthétique.

Un habitacle expérimental aux commandes originales

L’intérieur de la Lancia Sibilo prolonge les recherches stylistiques de la carrosserie. Bertone abandonne la disposition traditionnelle des instruments et des commandes pour proposer un environnement de conduite volontairement futuriste.

Le tableau de bord se caractérise par une instrumentation horizontale placée dans la partie supérieure de l’habitacle, à proximité de la base du pare-brise. Cette implantation vise à présenter les informations essentielles dans le champ de vision du conducteur, sans recourir à un combiné d’instruments classique directement derrière le volant.

Le volant constitue un autre élément remarquable. Sa forme particulière résulte d’une recherche ergonomique sur la position naturelle des mains. Plusieurs commandes sont regroupées autour de sa partie centrale, afin de limiter les mouvements nécessaires pour actionner certaines fonctions du véhicule.

Cette organisation anticipe certaines réflexions sur le regroupement des commandes au volant, même si les solutions adoptées sur la Sibilo restent propres à un prototype expérimental. Il ne s’agit pas d’un système destiné à une production industrielle immédiate.

Les matériaux de l’habitacle comprennent des garnitures dans des tonalités brunes, notamment du cuir et du velours. L’aménagement conserve deux places et une architecture de conduite relativement conventionnelle sous son habillage futuriste.

La visibilité latérale et la ventilation constituent des compromis importants. Les surfaces vitrées intégrées à la carrosserie contribuent à l’apparence spectaculaire du véhicule, mais les petites ouvertures circulaires ne procurent pas la même polyvalence que des vitres descendantes. Cette solution illustre les arbitrages entre expérimentation stylistique et utilisation quotidienne.

La Sibilo permet ainsi à Bertone d’explorer une conception plus globale de l’automobile, dans laquelle l’habitacle, les commandes et la carrosserie participent à une même recherche formelle.

Motorisation et architecture technique héritées de la Stratos

Sous sa carrosserie entièrement spécifique, la Lancia Sibilo conserve une grande partie de l’architecture mécanique de la Lancia Stratos HF de route. Bertone utilise un châssis modifié, dont l’empattement passe de 2 180 à 2 280 mm, soit un allongement de 100 mm.

Cette modification permet d’adapter les proportions de la voiture au nouveau dessin de Gandini. Elle contribue notamment à l’allongement visuel du profil et à l’organisation de la carrosserie expérimentale.

Le moteur est le V6 Ferrari Dino atmosphérique de 2 418 cm³, déjà utilisé sur la Stratos. Installé transversalement derrière les sièges, il entraîne les roues arrière par l’intermédiaire d’une boîte manuelle à cinq rapports.

La puissance annoncée est d’environ 190 chevaux. Les documents historiques emploient parfois des unités différentes, notamment le cheval britannique et le cheval métrique, ce qui explique de légers écarts dans les conversions. La Sibilo ne possède pas de motorisation V8 : cette erreur apparaît dans certaines descriptions anciennes, mais elle a été corrigée dans la documentation de vente du prototype.

Les suspensions reprennent les principes de la Stratos, avec des roues indépendantes, des quadrilatères à l’avant et une architecture de type McPherson à l’arrière. Les ressorts hélicoïdaux, les amortisseurs hydrauliques et les barres stabilisatrices complètent cet ensemble.

Le système de freinage repose sur quatre disques. La voiture conserve donc une architecture technique de sportive des années 1970, malgré une carrosserie qui semble annoncer une génération beaucoup plus récente.

La Sibilo est un prototype roulant, mais elle n’a pas fait l’objet d’un programme d’essais de performances comparable à celui d’une automobile de série. Aucune mesure indépendante suffisamment établie ne permet de lui attribuer une vitesse maximale, un temps d’accélération ou une consommation spécifiques. Les performances de la Stratos ne peuvent pas être transposées directement, puisque la carrosserie et les caractéristiques physiques du prototype diffèrent.

Fiche technique de la Lancia Sibilo

CaractéristiqueLancia Sibilo (1978)
MarqueLancia
Concepteur et carrossierBertone
DesignerMarcello Gandini
Année de présentation1978
Première présentationSalon de Turin, avril 1978
TypeConcept-car sportif
CarrosserieCoupé expérimental deux portes
Nombre de places2
Base mécaniqueLancia Stratos HF de route modifiée
StructureChâssis de Stratos allongé, carrosserie spécifique en acier
MoteurFerrari Dino V6 atmosphérique
Architecture moteur6 cylindres en V
Cylindrée2 418 cm³
Alimentation3 carburateurs Weber 40 IDF
Puissance annoncéeEnviron 190 ch
Position du moteurCentrale arrière transversale
TransmissionPropulsion
Boîte de vitessesManuelle à 5 rapports
Suspension avantIndépendante à quadrilatères, ressorts hélicoïdaux
Suspension arrièreIndépendante de type McPherson
AmortisseursHydrauliques
Barres stabilisatricesAvant et arrière
FreinsDisques aux quatre roues
Empattement2 280 mm
Allongement par rapport à la Stratos100 mm
Vitrages latérauxPolycarbonate avec ouvertures circulaires mobiles
ProjecteursEscamotables
Nombre d’exemplaires1
Pays de réalisationItalie

Un exemplaire unique conservé dans la collection Bertone

Après sa présentation en 1978, la Lancia Sibilo ne connaît aucun développement commercial. Elle demeure dans la collection historique de Bertone, aux côtés d’autres prototypes et études de style réalisés par le carrossier italien.

Cette conservation permet au véhicule de traverser plusieurs décennies sans être transformé en modèle de production. Son existence témoigne d’une époque où les grands carrossiers constituaient de véritables collections de prototypes, utilisés à la fois comme démonstrateurs techniques, outils de communication et archives de leur travail stylistique.

La Sibilo occupe une place particulière dans cet ensemble. Contrairement à certaines études qui annonçaient directement une future voiture de série, elle n’avait pas de débouché industriel identifié. Ses formes très radicales et ses solutions de vitrage traduisaient avant tout la liberté créative accordée à Gandini.

En mai 2011, le prototype figure parmi les automobiles proposées lors de la vente de la collection Bertone organisée par RM Auctions, devenue RM Sotheby’s, à Villa d’Este en Italie. La documentation de cette vente identifie le châssis sous le numéro S 12201.

La voiture est adjugée pour 95 200 euros. Ce montant constitue un résultat historique de vente aux enchères, et non une estimation de sa valeur actuelle. La rareté absolue de la Sibilo et son importance dans l’histoire de Bertone rendent les comparaisons avec des automobiles de série particulièrement limitées.

Après cette vente, le prototype rejoint la collection de Corrado Lopresto, collectionneur italien reconnu pour son intérêt envers les automobiles historiques et les carrosseries spéciales. La Sibilo réapparaît ensuite dans différents événements consacrés au patrimoine automobile et au design.

Sa présence au Festival of Speed de Goodwood en 2013 contribue notamment à faire redécouvrir cette création auprès d’un public international. Les photographies contemporaines permettent d’observer les proportions inhabituelles du véhicule et ses détails de carrosserie, souvent difficiles à apprécier sur les images prises lors de sa présentation initiale.

Le fait que la Sibilo ait conservé son identité de prototype roulant renforce son intérêt patrimonial. Sa mécanique dérivée de la Stratos, son habitacle expérimental et ses panneaux de carrosserie spécifiques constituent un ensemble représentatif des méthodes de conception artisanales de Bertone.

La place de la Sibilo parmi les créations spéciales de Lancia

La Lancia Sibilo appartient à une catégorie particulière de l’histoire automobile : celle des prototypes de carrossiers construits sur des plateformes existantes, mais dotés d’une identité stylistique entièrement nouvelle. Ces véhicules permettent d’expérimenter des solutions qui seraient difficilement compatibles avec les contraintes économiques d’une production industrielle.

Dans le cas de la Sibilo, l’utilisation de la mécanique de la Stratos permet à Bertone de concentrer ses efforts sur la carrosserie et l’habitacle. Le projet ne cherche pas à améliorer les performances de la sportive de rallye, mais à proposer une vision différente de ce que pourrait être une automobile à moteur central.

Cette démarche se distingue des transformations réalisées pour des clients privés ou des séries limitées. La Lancia Hyena, développée par Zagato dans les années 1990 sur une base de Delta HF Integrale, illustre une autre approche : celle d’une carrosserie exclusive destinée à une fabrication en très petite série. La Hyena ne constitue cependant ni une descendante directe ni une évolution technique de la Sibilo.

L’influence visuelle de la Sibilo dépasse le seul univers automobile. Ses surfaces géométriques, ses vitrages intégrés et son profil futuriste ont notamment été rapprochés de certains véhicules imaginés pour le cinéma de science-fiction, en particulier ceux du film Total Recall sorti en 1990. Cette parenté relève du langage esthétique plutôt que d’une filiation industrielle démontrée.

La Sibilo n’a jamais participé à une compétition officielle et ne possède aucun palmarès sportif. Son intérêt historique réside dans le travail de Marcello Gandini et dans la liberté dont disposait Bertone pour expérimenter des formes nouvelles. Le prototype conservé permet aujourd’hui d’étudier directement cette recherche, depuis les panneaux de carrosserie façonnés à la main jusqu’aux commandes originales de son habitacle.