Bugatti Atlantic

Bugatti Atlantic

Produite à seulement quatre exemplaires entre 1936 et 1938, la Bugatti Atlantic compte parmi les automobiles les plus rares de l’entre-deux-guerres. Son nom désigne un coupé deux places dérivé de la famille Bugatti Type 57, caractérisé par une carrosserie extrêmement basse, un long capot et surtout une spectaculaire arête rivetée courant longitudinalement sur la carrosserie. Cette silhouette dessinée par Jean Bugatti trouve son origine dans l’Aérolithe présenté en 1935.

L’appellation demande toutefois une précision. L’Atlantic repose sur le châssis Type 57S, mais elle est fréquemment désignée aujourd’hui sous le nom Type 57 SC Atlantic, notamment parce que certains exemplaires ont reçu la suralimentation associée au type SC. Il serait donc réducteur de considérer les quatre voitures comme quatre exemplaires strictement identiques possédant dès leur sortie d’usine la même configuration mécanique.

De l’Aérolithe de 1935 à l’Atlantic

L’histoire de l’Atlantic est indissociable de Jean Bugatti. Le fils d’Ettore Bugatti joue alors un rôle déterminant dans le renouvellement stylistique de la marque de Molsheim. La Type 57 sert de base à plusieurs carrosseries aux personnalités différentes, tandis que Jean Bugatti cherche parallèlement à créer une automobile beaucoup plus radicale par ses proportions et son aérodynamique.

Cette recherche prend forme en 1935 avec l’Aérolithe, également connu sous les appellations Coupé Special ou Coupé Aero. Son aspect spectaculaire ne relève pas seulement d’un exercice esthétique. Sa carrosserie utilise de l’Elektron, un alliage très léger à forte teneur en magnésium dont les panneaux sont assemblés par rivetage plutôt que soudés. Une arête extérieure matérialise ainsi la jonction des éléments de carrosserie et devient immédiatement l’un des traits les plus reconnaissables de la voiture.

L’Atlantic de 1936 reprend cette idée dans une automobile destinée à la route. Les panneaux sont cette fois réalisés en aluminium, mais la couture rivetée est conservée volontairement. Partie de la calandre, elle parcourt le capot, le pavillon puis la poupe. Ce détail né d’une contrainte de construction sur l’Aérolithe devient donc un choix stylistique sur l’Atlantic.

Le nom possède lui aussi une histoire particulière. Atlantic rend hommage à Jean Mermoz, pionnier de l’Aéropostale et ami de Jean Bugatti, disparu en 1936 lors d’une traversée de l’Atlantique Sud. La voiture associe ainsi l’influence de l’aviation, perceptible dans sa conception, à une référence directe à l’un des grands aviateurs français de l’époque.

Une carrosserie immédiatement identifiable

L’Atlantic se distingue d’abord par ses proportions. Malgré une longueur d’environ 3,70 m, elle possède un capot particulièrement étiré et un habitacle rejeté vers l’arrière. Le pavillon descend presque sans rupture jusqu’à une poupe effilée, tandis que les ailes restent visuellement séparées du corps central. Les portes mordent sur le toit, conséquence directe de la faible hauteur de la carrosserie.

L’arête centrale rivetée constitue son élément le plus célèbre, mais elle n’est pas son seul signe distinctif. La calandre Bugatti est installée très bas, les roues à rayons restent largement dégagées et la ligne arrière forme une véritable goutte d’eau. Les six fines sorties d’échappement arrière participent également à l’identité du modèle.

Les quatre Atlantic ne sont cependant pas des copies parfaitement interchangeables. La disposition et l’intégration des projecteurs évoluent notamment entre les premières et les dernières voitures, tandis que plusieurs détails de carrosserie diffèrent. Cette fabrication presque artisanale explique pourquoi une photographie d’un exemplaire particulier ne permet pas toujours d’établir une caractéristique valable pour toute la production.

L’Atlantic ne doit pas non plus être confondue avec la Bugatti Type 57 Atalante. Cette dernière appartient à la même grande famille et existe également sous forme de coupé, mais sa carrosserie est plus conventionnelle et ne possède pas la fameuse couture dorsale de l’Atlantic. L’Aérolithe constitue pour sa part un prototype antérieur et distinct, et non l’un des quatre exemplaires de série.

Un châssis Type 57S conçu pour rouler très bas

Sous sa carrosserie spectaculaire, l’Atlantic repose sur la Bugatti Type 57S. La lettre S correspond à Surbaissé et traduit une transformation importante par rapport à la Type 57 standard. Le châssis est raccourci et abaissé, notamment grâce à une disposition dans laquelle le pont arrière traverse les longerons au lieu de passer simplement sous eux. Cette architecture permet de réduire sensiblement la hauteur de la voiture.

Le moteur reste fidèle à l’architecture prestigieuse de la Type 57 : un huit cylindres en ligne de 3 257 cm3 à double arbre à cames en tête. Dans sa configuration Type 57S atmosphérique, il développe environ 170 ch. L’ajout d’un compresseur Roots porte la puissance d’une Type 57SC aux environs de 200 ch. Cette distinction explique la coexistence des désignations 57S Atlantic et 57SC Atlantic dans la littérature consacrée au modèle.

La puissance est transmise aux roues arrière par une boîte manuelle à quatre rapports. Le moteur de la Type 57S reçoit une lubrification par carter sec, tandis que le freinage repose sur quatre grands tambours à commande mécanique. Avec la suralimentation, Bugatti attribue à l’Atlantic une vitesse supérieure à 200 km/h, niveau exceptionnel pour une automobile routière de la seconde moitié des années 1930.

Cette architecture inscrit l’Atlantic dans la continuité des Bugatti sportives précédentes, dont la Bugatti Type 55, mais avec une approche différente. L’objectif n’est plus seulement d’associer un puissant moteur à un châssis léger : l’abaissement du centre de gravité, la carrosserie profilée et l’intégration de l’ensemble deviennent des éléments essentiels du projet.

Fiche technique de la Bugatti Atlantic

CaractéristiqueDonnée
Production1936 à 1938
CarrosserieCoupé 2 places en aluminium
ArchitectureMoteur avant longitudinal, propulsion
ChâssisType 57S surbaissé
Moteur8 cylindres en ligne, double arbre à cames en tête
Cylindrée3 257 cm3
Alésage x course72 x 100 mm
Soupapes2 par cylindre
AlimentationCarburateur, compresseur Roots en configuration 57SC
Puissance Type 57SEnviron 170 ch
Puissance Type 57SCEnviron 200 ch
LubrificationCarter sec
TransmissionPropulsion
Boîte de vitessesManuelle à 4 rapports
EmbrayageDouble disque à sec
FreinsTambours sur les 4 roues, commande mécanique
Diamètre des tambours350 mm sur Type 57S/SC
RouesÀ rayons, type Rudge
Pneus Type 57S/SC18 x 5.50 avant, 18 x 6.00 arrière
LongueurEnviron 3,70 m
Empattement du châssis Type 57S2,98 m
Voie du châssis Type 57SEnviron 1,35 m
Vitesse maximalePlus de 200 km/h en configuration suralimentée
Nombre construit4 exemplaires

Quatre exemplaires, quatre histoires

La rareté de l’Atlantic dépasse celle de presque toutes les autres Bugatti de route : seulement quatre voitures sont construites entre 1936 et 1938. Trois sont vendues à des clients et la quatrième reste associée à Jean Bugatti. Cette particularité explique en partie pourquoi certaines publications anciennes ont parlé de trois Atlantic seulement.

Le châssis 57374 est le premier exemplaire et est destiné au banquier britannique Victor Rothschild. Après une histoire mouvementée et plusieurs changements de propriétaire, il devient l’une des Atlantic les plus célèbres. Restauré pour le collectionneur Peter Williamson, il remporte le Best of Show du concours d’élégance de Pebble Beach en 2003. Il est ensuite vendu lors d’une transaction privée en 2010 dont le montant exact n’a jamais été officiellement communiqué.

Le châssis 57473 est livré à Jacques Holzschuh. Son histoire est plus accidentée au sens littéral : sous un propriétaire ultérieur, la voiture est gravement détruite lors d’une collision à un passage à niveau. Elle est reconstruite plusieurs décennies plus tard, sans que son moteur d’origine puisse être conservé. Son état actuel doit donc être distingué de celui dans lequel elle avait quitté Molsheim.

La dernière Atlantic, châssis 57591, est achevée en 1938 pour le Britannique R.B. Pope. Elle rejoint bien plus tard la collection de Ralph Lauren et remporte le Best of Show à Pebble Beach en 1990. Elle constitue avec 57374 l’un des exemples les plus connus de la présence des Atlantic survivantes dans les grands concours d’élégance internationaux.

Le mystère de la quatrième Atlantic

Le châssis 57453 occupe une place à part. Associée à Jean Bugatti, cette Atlantic noire sert notamment aux photographies promotionnelles et aux présentations de la marque. Contrairement aux trois autres voitures, elle n’est pas initialement vendue à un client. Sa trace finit par disparaître à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Les circonstances exactes de cette disparition ne sont pas établies. Plusieurs scénarios ont été proposés, notamment une vente restée mal documentée ou le déplacement de la voiture pour la soustraire à l’avancée allemande, sans preuve permettant de trancher définitivement. Aucun exemplaire identifié avec certitude comme le châssis 57453 n’a depuis refait surface.

Cette automobile historique est à l’origine de la fascination entourant la Bugatti La Voiture Noire, nom repris des décennies plus tard par Bugatti pour une création contemporaine. La voiture moderne ne constitue pas une nouvelle Atlantic : elle rend hommage à l’exemplaire noir disparu de Jean Bugatti et à l’une des énigmes les plus célèbres de l’histoire de Molsheim.

Une automobile dont la rareté façonne aujourd’hui l’histoire

Les trois Atlantic connues occupent désormais une place particulière dans les collections et concours internationaux. Deux d’entre elles ont obtenu la récompense suprême de Pebble Beach, fait révélateur du statut acquis par le dessin de Jean Bugatti bien au-delà du cercle des spécialistes de la marque.

Cette valeur culturelle s’accompagne d’une valeur financière difficile à mesurer, précisément parce que ces voitures changent très rarement de mains. Lorsque 57374 est vendue en privé en 2010, le prix reste confidentiel malgré des estimations se chiffrant en dizaines de millions de dollars. Quant à 57453, Bugatti a estimé que sa valeur pourrait dépasser 100 millions d’euros si la voiture disparue était un jour retrouvée, chiffre hypothétique qui ne correspond à aucune vente réelle.

La singularité de l’Atlantic tient finalement autant à cette production de quatre voitures qu’à sa conception. L’arête rivetée issue de l’Aérolithe, le châssis Type 57S fortement abaissé et le huit cylindres en ligne ont donné naissance à une automobile dont chaque exemplaire possède sa propre configuration et sa propre histoire. Sur les quatre Atlantic construites à Molsheim, trois sont aujourd’hui connues, tandis que le châssis 57453 demeure introuvable.