La Renault Frégate apparaît au début des années 1950 avec une mission claire : redonner à Renault une grande berline capable d’occuper le haut de gamme français de l’après-guerre. Présentée une première fois en novembre 1950 puis lancée commercialement en 1951, elle tranche avec la Renault 4CV, alors au coeur de la reconstruction industrielle de la marque. Plus longue, plus puissante et conçue pour accueillir six personnes, la Frégate doit replacer Renault sur le terrain des grandes routières.
Produite jusqu’en 1960, elle connaît une carrière complexe, marquée par plusieurs moteurs, finitions, types usine et carrosseries. Le nom Frégate recouvre d’abord la berline quatre portes, tandis que les breaks Domaine et Manoir, les versions Transfluide et certaines réalisations de carrossiers constituent des variantes spécifiques. Cette diversité explique une partie des écarts de chiffres que l’on rencontre aujourd’hui sur sa puissance, son poids ou sa production totale.
Une grande Renault pour l’après-guerre
Après la nationalisation de Renault, la priorité industrielle va aux modèles simples et accessibles. La Renault Juvaquatre reste présente dans la gamme, tandis que la 4CV incarne le redémarrage de la Régie. Pierre Lefaucheux souhaite pourtant retrouver rapidement une offre plus prestigieuse, dans la continuité des grandes Renault d’avant-guerre comme la Renault Reinastella, même si la Frégate adopte une philosophie bien plus rationnelle et moderne.
Le développement commence à la fin des années 1940 autour du projet 108. Plusieurs solutions sont étudiées, dont une architecture à moteur arrière inspirée de la 4CV. Cette piste est finalement abandonnée. La voiture de série adopte un moteur longitudinal à l’avant et une propulsion, avec quatre roues indépendantes, une structure monocoque et un habitacle conçu pour six occupants grâce à deux larges banquettes.
Une Frégate encore proche de la présérie est dévoilée au Palais de Chaillot en novembre 1950. Le modèle définitif est présenté au Salon de Paris 1951, et les premières livraisons interviennent à la fin de la même année. Les débuts industriels ont lieu à Boulogne-Billancourt avant le transfert de la production vers la nouvelle usine de Flins.
Une carrière marquée par de nombreuses évolutions
Les premières Frégate utilisent le quatre cylindres de 1 997 cm3, associé à une boîte manuelle à quatre rapports. Les débuts sont difficiles : les performances restent modestes au regard du gabarit, tandis que la mise au point et la qualité de fabrication imposent plusieurs améliorations. Renault multiplie alors les corrections et les opérations de fiabilisation pour renforcer l’image du modèle.
La gamme se structure rapidement autour de plusieurs niveaux de finition. Affaires constitue la proposition la plus simple, Amiral monte en gamme, tandis que Grand Pavois vise une présentation plus luxueuse. Le break Domaine élargit ensuite la famille. En 1955 pour le millésime suivant, Renault introduit surtout le moteur Étendard de 2 141 cm3, plus puissant et mieux adapté au poids de la voiture.
Le millésime 1957 apporte une boîte mécanique entièrement synchronisée. La même période voit apparaître une Frégate baptisée Caravelle, appellation qu’il ne faut pas confondre avec la Renault Caravelle sportive lancée ultérieurement. Dans la nomenclature usine, les Frégate et dérivés se répartissent notamment entre les types R1100, R1101, R1102, R1103 et R1104 suivant carrosserie, moteur et transmission.
En 1958 arrive la Transfluide. Ce système associe un convertisseur hydraulique à une boîte spécifique et un embrayage à commande électromagnétique. Il ne s’agit pas d’une boîte automatique moderne au sens strict, mais d’une transmission conçue pour simplifier la conduite et renforcer le caractère haut de gamme de la Frégate. Le moteur 2,1 litres atteint alors jusqu’à 80 ch SAE selon la version.
Fiche technique de la Renault Frégate
| Caractéristique | Données |
|---|---|
| Période de production | 1951 à 1960 |
| Carrosserie principale | Berline 4 portes, 6 places |
| Architecture | Moteur longitudinal avant, propulsion |
| Structure | Carrosserie monocoque en acier |
| Moteur initial | 4 cylindres en ligne essence, 1 997 cm3 |
| Alésage x course du 1 997 cm3 | 85 x 88 mm |
| Puissance du 1 997 cm3 | 58 à 65 ch SAE selon version |
| Couple du 1 997 cm3 | Environ 13,4 kg.m selon version |
| Moteur Étendard | 4 cylindres en ligne essence, 2 141 cm3 |
| Alésage x course du 2 141 cm3 | 88 x 88 mm |
| Puissance du 2 141 cm3 | 77 à 80 ch SAE selon version |
| Couple du 2 141 cm3 | Jusqu’à environ 17,2 kg.m selon version |
| Alimentation | Carburateur Solex, type variable selon moteur |
| Boîte manuelle initiale | 4 rapports, 2e et 3e synchronisées, 4e surmultipliée |
| Boîte manuelle à partir du millésime 1957 | 4 rapports entièrement synchronisés |
| Transmission Transfluide | 3 rapports, convertisseur hydraulique et embrayage électromagnétique |
| Suspension avant | Roues indépendantes, triangles superposés, ressorts hélicoïdaux |
| Suspension arrière | Roues indépendantes, bras longitudinaux, ressorts hélicoïdaux |
| Amortissement | Amortisseurs hydrauliques et barres antiroulis |
| Direction | Crémaillère sur les premières voitures, puis vis et galet |
| Freins | Tambours hydrauliques aux quatre roues |
| Longueur | Environ 4,70 m |
| Largeur | Environ 1,70 à 1,72 m |
| Hauteur | Environ 1,54 à 1,56 m |
| Empattement | 2,80 m |
| Voies | Environ 1,40 m à l’avant et à l’arrière |
| Poids | Environ 1 150 à 1 380 kg pour les berlines selon version |
| Pneumatiques | 6.40-15, 185 x 400, 165 x 380 ou 175 x 380 selon millésime |
| Vitesse maximale | Environ 125 à 135 km/h selon version |
| Puissance fiscale | 11 à 12 CV selon moteur et version |
| Installation électrique | 6 V sur les premières séries, puis 12 V sur les derniers millésimes |
Un style statutaire et une conception tournée vers le confort
La Frégate adopte une silhouette tricorps aux volumes généreux, avec un long capot, des ailes marquées et des projecteurs ronds implantés haut à l’avant. Son style est souvent attribué à Robert Barthaud au sein des équipes Renault, sous la direction technique de Fernand Picard. L’influence américaine est sensible, mais la voiture conserve une présentation relativement sobre par rapport à certaines grandes berlines de la même époque.
L’habitacle constitue l’un de ses principaux arguments. La commande de boîte au volant libère de l’espace au centre, et les deux banquettes autorisent six places. La structure et l’implantation mécanique permettent également d’obtenir un plancher particulièrement dégagé pour une propulsion. La suspension indépendante aux quatre roues privilégie le confort et la stabilité sur longue distance, ce qui correspond à son positionnement de grande routière.
La présentation évolue au fil de la décennie avec les calandres, enjoliveurs, chromes et monogrammes. Les Transfluide se distinguent notamment par leur signalétique spécifique. Les breaks Domaine et Manoir conservent l’essentiel de la base technique tout en privilégiant le volume utile, tandis que les cabriolets et coupés réalisés par Chapron ou Letourneur & Marchand restent des productions beaucoup plus confidentielles.
Face à une concurrence difficile
La Frégate souffre d’un positionnement délicat. Ses premières motorisations manquent de vigueur pour une voiture de ce gabarit, tandis que son image est fragilisée par les défauts de jeunesse. Renault améliore progressivement le modèle, mais le marché français évolue vite. Des voitures moins coûteuses rencontrent un succès bien supérieur, à commencer par la Renault Dauphine, qui incarne une autre priorité commerciale de la marque.
Dans le haut de gamme national, la Frégate doit également composer avec des concurrentes plus puissantes ou plus valorisantes. La Simca Vedette, avec son V8 et son style très américain, occupe une partie du même territoire commercial. La Citroën DS, lancée en 1955, bouleverse ensuite les références françaises en matière de technique, de confort et d’image, ce qui accentue encore la difficulté de la grande Renault à s’imposer.
Renault tente néanmoins de démontrer l’endurance de la Frégate par plusieurs opérations de longue distance. Les Croisières du Nouvel An puis les Croisières Vérité mettent des voitures à l’épreuve sur de grands kilométrages. En 1958, une Transfluide participe également à une liaison entre la Laponie et l’Afrique du Sud avec d’autres véhicules Renault. Ces initiatives servent avant tout à rassurer sur la fiabilité et à valoriser les progrès accomplis depuis les premières séries.
Production et fin de carrière
La production totale fait l’objet de chiffres divergents en fonction du périmètre retenu. Une valeur de 163 383 exemplaires est souvent citée pour les Frégate produites à Flins, tandis que Renault a également communiqué un total de 180 463 berlines. D’autres décomptes dépassent 180 000 unités lorsqu’ils englobent plus largement les différentes carrosseries. Faute d’un périmètre identique entre ces données, il est préférable de ne pas réduire toute la carrière à un seul chiffre.
La production s’arrête en avril 1960. Renault ne lui donne pas immédiatement de remplaçante directe construite en France dans la même catégorie. Le constructeur se tourne un temps vers des Rambler assemblées sous accord avec American Motors pour conserver une présence dans le haut de gamme. Il revient quelques années plus tard avec la Renault 16, dont l’architecture à traction avant, la carrosserie à hayon et la conception beaucoup plus polyvalente rompent nettement avec la formule traditionnelle de la Frégate.
Les versions à distinguer
Le nom Frégate désigne en priorité la berline, mais sa carrière s’organise autour de plusieurs finitions et dérivés. Affaires vise une clientèle recherchant une grande voiture plus simple, Amiral ajoute davantage d’équipement, et Grand Pavois pousse la présentation vers le haut de gamme. Le Domaine transpose la mécanique dans un break, avant l’arrivée du Manoir, plus cossu et associé aux dernières évolutions de la gamme.
Les types usine permettent d’affiner l’identification d’un exemplaire. Le R1100 correspond aux premières berlines et à plusieurs évolutions de la Frégate, le R1101 est associé au Domaine initial, le R1102 à la Frégate Caravelle du millésime 1957, le R1103 aux modèles dotés du moteur Étendard, et le R1104 aux versions Transfluide. Cette nomenclature est plus fiable pour identifier précisément une voiture qu’une simple appellation commerciale, car deux Frégate visuellement proches peuvent disposer de mécaniques ou de transmissions différentes.
Les cabriolets et coupés de carrossiers occupent enfin une place à part. Letourneur & Marchand réalise notamment des Frégate découvrables, dont un exemplaire est utilisé lors de la visite officielle de la reine Elizabeth II en France en 1957. Ces voitures ne doivent toutefois pas être confondues avec la production standard, tant par leur diffusion que par leurs caractéristiques de carrosserie.





