Présentée au Salon de Paris en 1931, l’Hispano Suiza J12 est l’une des automobiles de prestige les plus ambitieuses de l’entre-deux-guerres. Équipée d’un moteur V12 de 9,4 litres, cette grande voiture de luxe française associe une mécanique particulièrement sophistiquée à des carrosseries réalisées sur mesure. Produite en très petite série dans les années 1930, elle représente l’aboutissement du savoir-faire automobile d’Hispano-Suiza avant l’arrêt de sa production de voitures particulières.
Connue sous la désignation industrielle Type 68, la J12 se distingue par son moteur à douze cylindres, sa recherche de silence et son niveau de finition. Contrairement aux automobiles produites avec une carrosserie standardisée, chaque exemplaire pouvait recevoir une réalisation spécifique signée par un grand carrossier. Cette particularité explique les différences parfois considérables entre deux J12, tant dans leur silhouette que dans leurs dimensions et leurs performances.
Fiche technique de la Hispano Suiza J12
| Caractéristique | Hispano Suiza J12 Type 68 |
|---|---|
| Année de présentation | 1931 |
| Période de production | 1931 à 1938, selon les chronologies historiques |
| Lieu de fabrication du châssis | Bois-Colombes, France |
| Catégorie | Automobile de grand luxe |
| Carrosseries | Berline, limousine, coupé chauffeur, cabriolet et réalisations sur mesure |
| Architecture moteur | 12 cylindres en V à 60° |
| Position du moteur | Longitudinale avant |
| Cylindrée | Environ 9 425 cm³ |
| Alésage x course | 100 x 100 mm |
| Alimentation | Carburateur |
| Suralimentation | Aucune |
| Distribution | Soupapes en tête, arbre à cames dans le bloc et tiges de culbuteurs |
| Allumage | Double allumage |
| Refroidissement | Liquide |
| Puissance | Environ 200 à 220 ch selon configuration |
| Transmission | Propulsion |
| Boîte de vitesses | Manuelle à 3 rapports |
| Embrayage | Monodisque à sec |
| Structure | Châssis séparé en acier |
| Suspension avant | Essieu rigide et ressorts à lames semi-elliptiques |
| Suspension arrière | Essieu rigide et ressorts à lames semi-elliptiques |
| Direction | Mécanique |
| Freinage | Tambours aux quatre roues, avec assistance mécanique |
| Empattements documentés | Environ 3 430 à 4 010 mm selon châssis |
| Longueur, largeur et hauteur | Variables selon le carrossier |
| Masse | Variable selon la carrosserie, souvent supérieure à 2 tonnes |
| Vitesse maximale | Environ 140 à plus de 170 km/h selon configuration et documentation |
| Carburant | Essence |
| Production | Environ 110 à 120 exemplaires selon les décomptes historiques |
Une automobile de prestige née en 1931
À la fin des années 1920, Hispano-Suiza possède une réputation internationale construite autour de ses automobiles de luxe et de ses moteurs d’aviation. Le constructeur franco-espagnol, fondé à Barcelone en 1904, dispose également d’importantes installations industrielles en France, notamment à Bois-Colombes. C’est dans ce contexte que prend forme le projet d’une nouvelle automobile destinée à occuper le sommet de sa gamme.
Le développement de la J12 débute vers 1929 sous la responsabilité technique de Marc Birkigt, ingénieur suisse et figure centrale de l’histoire d’Hispano-Suiza. L’objectif consiste à concevoir une automobile offrant une puissance abondante, mais surtout une douceur et un silence de fonctionnement exceptionnels. La marque souhaite ainsi répondre aux attentes d’une clientèle fortunée recherchant autant le confort que les performances.
La nouvelle J12 succède dans le haut de gamme à la lignée des grandes six cylindres, dont l’Hispano Suiza H6B. Le passage à douze cylindres marque une évolution mécanique majeure. Il ne s’agit pas simplement d’augmenter la puissance, mais d’obtenir une régularité de fonctionnement supérieure, particulièrement appréciable dans une limousine ou un coupé chauffeur.
Dévoilée en octobre 1931, la Type 68 impressionne par sa cylindrée et par la qualité de sa conception. À une époque où les grands constructeurs européens et américains rivalisent dans le domaine du luxe, Hispano-Suiza choisit de privilégier la sophistication mécanique plutôt que la production en volume.
La fabrication des châssis s’effectue en France, tandis que leur habillage est confié à des carrossiers spécialisés. La J12 est ainsi destinée à une clientèle capable de commander une automobile presque entièrement personnalisée. Sa période de production est généralement située entre 1931 et 1938, même si les dates de construction et de livraison des exemplaires carrossés ne coïncident pas toujours.
Un moteur V12 de 9,4 litres conçu pour le silence
La principale originalité technique de l’Hispano Suiza J12 réside dans son moteur à douze cylindres en V ouvert à 60 degrés. Avec une cylindrée d’environ 9 425 cm³, il figure parmi les plus imposants moteurs montés sur une automobile européenne de son époque.
Ce V12 atmosphérique possède un alésage et une course identiques de 100 mm, une architecture dite carrée. Il utilise une distribution à soupapes en tête commandées par tiges de culbuteurs et un arbre à cames placé dans le bloc. Ce choix participe à la recherche d’un fonctionnement discret, en limitant notamment certains bruits mécaniques.
Le vilebrequin repose sur sept paliers, tandis que le moteur bénéficie d’un double allumage et d’un refroidissement liquide. L’expérience aéronautique du constructeur se retrouve dans l’attention portée à la régularité de combustion, à la fiabilité et à la qualité de fabrication.
La puissance est généralement donnée entre 200 et 220 chevaux selon les configurations et les documents historiques. L’exemplaire de 1934 conservé à la Cité de l’Automobile de Mulhouse est notamment répertorié avec une puissance de 200 chevaux. Les différences relevées dans la documentation ne doivent donc pas être interprétées comme une puissance unique valable pour tous les châssis.
L’intérêt de ce moteur dépasse la seule puissance maximale. Ses douze cylindres et son importante cylindrée favorisent une délivrance progressive de l’effort, adaptée à la mise en mouvement de carrosseries lourdes. Dans une automobile destinée à parcourir de longues distances avec chauffeur, cette souplesse permet de limiter les changements de rapport et contribue au confort des occupants.
La J12 dispose d’une boîte mécanique à trois vitesses transmettant la puissance aux roues arrière. Cette transmission relativement simple doit être replacée dans le contexte de l’époque : le couple disponible à bas régime et la souplesse du V12 réduisent le besoin de multiplier les rapports.
Une évolution, connue sous le nom de Type 68 bis, reçoit un V12 porté à environ 11,3 litres, avec une puissance généralement annoncée à 250 chevaux. Cette version très rare ne doit pas être confondue avec la J12 Type 68 de 9,4 litres. Les chiffres de cylindrée et de puissance de la Type 68 bis ne s’appliquent pas automatiquement à la version initiale.
Un châssis sophistiqué adapté aux carrosseries sur mesure
La J12 repose sur un châssis séparé à longerons, une architecture particulièrement adaptée aux automobiles de luxe des années 1930. Cette structure permet aux carrossiers de concevoir des silhouettes très différentes sans modifier les principaux organes mécaniques.
Plusieurs empattements sont documentés, depuis environ 3,43 mètres jusqu’à un peu plus de 4 mètres. Les versions courtes conviennent davantage aux carrosseries relativement compactes, tandis que les châssis longs permettent de réaliser des limousines offrant davantage d’espace aux passagers arrière.
Cette diversité explique pourquoi il serait trompeur d’attribuer une longueur, une hauteur ou un poids unique à toutes les Hispano Suiza J12. Une berline fermée, un coupé chauffeur et un cabriolet peuvent partager le même moteur tout en présentant des dimensions et des masses sensiblement différentes.
Les suspensions utilisent des essieux rigides et des ressorts à lames semi-elliptiques. Cette conception classique est complétée par un travail sur l’amortissement et l’isolation des vibrations. Le confort dépend également de la carrosserie, de la sellerie et de la répartition des masses propres à chaque réalisation.
Le freinage constitue un autre élément remarquable. Hispano-Suiza utilise un dispositif d’assistance mécanique associé à la transmission, destiné à réduire l’effort nécessaire sur la pédale. Sur une automobile pouvant dépasser deux tonnes une fois carrossée, cette assistance représente un avantage important pour la conduite.
Les performances doivent également être comprises à travers cette diversité de carrosseries. Certaines documentations historiques évoquent des vitesses supérieures à 170 km/h, tandis que des fiches consacrées à des berlines plus lourdes indiquent des valeurs proches de 140 km/h. L’écart ne signifie pas nécessairement que les moteurs sont différents : la masse, les rapports de transmission et la résistance aérodynamique influencent directement la vitesse maximale.
La J12 est donc avant tout une grande routière de prestige. Son moteur puissant permet de déplacer une automobile imposante avec aisance, mais ses caractéristiques ne correspondent pas à celles d’une voiture de sport légère. La recherche de silence, la stabilité et le confort des passagers restent au cœur de sa conception.
Des carrosseries signées par les grands ateliers de l’époque
L’apparence d’une Hispano Suiza J12 dépend largement de son carrossier. Le constructeur livre un châssis motorisé, puis un atelier spécialisé réalise la carrosserie conformément aux préférences du client. Cette organisation donne naissance à des automobiles parfois très différentes malgré leur base mécanique commune.
Kellner, Vanvooren, Saoutchik, Fernandez et Darrin, Million-Guiet ou encore D’Ieteren figurent parmi les noms associés à des J12 historiques. Certains privilégient des carrosseries fermées et discrètes, adaptées aux déplacements officiels, tandis que d’autres réalisent des cabriolets et des coupés aux lignes plus spectaculaires.
La silhouette conserve généralement plusieurs caractéristiques reconnaissables : un très long capot, une calandre verticale, de grands phares circulaires, des ailes avant indépendantes et une imposante partie arrière. La mascotte représentant une cigogne rappelle l’identité historique d’Hispano-Suiza et son lien avec l’aviation.
Les proportions varient néanmoins considérablement. Un coupé chauffeur sépare nettement le poste de conduite du compartiment des passagers, alors qu’un cabriolet privilégie une silhouette plus ouverte. Certaines berlines disposent de portes particulièrement larges et d’aménagements intérieurs destinés à une utilisation avec chauffeur.
Cette fabrication individualisée complique aujourd’hui l’identification des exemplaires. Une carrosserie peut avoir été remplacée plusieurs années après la sortie du châssis, et une restauration peut avoir modifié certains détails esthétiques. Le numéro de châssis et l’historique de fabrication constituent donc des éléments plus fiables que la seule apparence extérieure.
Une J12 Kellner de 1934 conservée au musée de Mulhouse illustre précisément ce fonctionnement. Son châssis est sorti d’usine le 10 décembre 1934, alors que sa carrosserie a été livrée le 6 mars 1935. Les deux dates appartiennent à l’histoire du même véhicule, mais correspondent à des étapes différentes de sa fabrication.
Une production confidentielle au sommet de la gamme Hispano-Suiza
La J12 n’a jamais été destinée à une diffusion importante. Son moteur complexe, son châssis coûteux et la réalisation artisanale des carrosseries la réservent à une clientèle particulièrement aisée. Les estimations historiques situent généralement sa production autour de 110 à 120 exemplaires, avec des différences de comptage selon les séries retenues.
Le prix du châssis représentait déjà une somme considérable. Certaines indications d’époque reprises dans la documentation historique évoquent environ 200 000 francs français au début des années 1930, avant même l’ajout d’une carrosserie personnalisée. Le montant final dépendait donc largement des choix du propriétaire et du travail du carrossier.
La J12 occupe une position particulière dans la gamme. La Hispano Suiza K6, apparue après elle, utilise un moteur six cylindres d’environ cinq litres et répond à un positionnement différent. Les deux modèles appartiennent à la même période historique, mais la K6 ne constitue ni une version simplifiée du V12 ni son remplacement mécanique direct.
Plusieurs J12 ont appartenu à des personnalités importantes. Le châssis 13041, carrossé par Fernandez et Darrin, a notamment été livré en septembre 1936 à Marcel Bloch, futur Marcel Dassault. Cet exemplaire a ensuite connu une longue histoire de collection et de restauration, avant d’être vendu aux enchères à Monterey en 2024 pour 764 000 dollars.
Une autre J12, berline Vanvooren portant le numéro de châssis 14034, est associée à Charles Corbin, ambassadeur de France au Royaume-Uni. Ces provenances illustrent l’utilisation du modèle comme automobile de représentation par des industriels et des personnalités de premier plan.
Sur le marché de la collection, la valeur d’une J12 dépend autant de son historique que de sa mécanique. Une carrosserie d’origine signée par un atelier prestigieux, une provenance documentée et une restauration respectueuse de la configuration initiale peuvent fortement influencer son intérêt. Le résultat d’une vente isolée ne constitue donc pas une cote applicable à tous les exemplaires.
La fabrication des automobiles Hispano-Suiza historiques s’interrompt avant la Seconde Guerre mondiale, sans successeur direct de série à la J12. Plusieurs décennies plus tard, le nom de la marque réapparaît dans l’automobile avec l’Hispano Suiza Carmen, une hypercar électrique contemporaine. Cette nouvelle voiture reprend l’identité historique de la marque, mais ne possède aucune filiation mécanique directe avec le V12 Type 68 des années 1930.
