L’Aston Martin Bulldog est un prototype unique développé à la fin des années 1970 avec une ambition spectaculaire pour son époque : créer une supercar capable de dépasser 200 mph, soit environ 322 km/h. Présentée au public en 1980, elle tranche radicalement avec les GT traditionnelles de Newport Pagnell. Moteur central, deux turbocompresseurs, portes en ailes de mouette et carrosserie en coin en font l’une des Aston Martin les plus expérimentales jamais construites.
Un seul exemplaire voit finalement le jour. Le programme de petite série envisagé par Aston Martin est abandonné, mais la Bulldog survit et connaît une histoire singulière. Plus de quatre décennies après sa conception, une restauration complète lui permet même d’atteindre l’objectif symbolique qui lui avait échappé à l’époque : franchir réellement la barre des 200 mph.
Une supercar expérimentale née dans une période difficile
La Bulldog apparaît dans un contexte peu favorable aux projets extravagants. Aston Martin sort d’une période financière particulièrement délicate et doit consacrer d’importantes ressources au développement de ses voitures de série. Le constructeur veut néanmoins démontrer que son bureau d’études peut rivaliser avec les supercars européennes les plus rapides. L’idée d’une Aston Martin à moteur central capable de dépasser 200 mph devient ainsi un véritable programme technologique.
Les premières études remontent à la seconde moitié des années 1970. Mike Loasby joue un rôle important dans la définition technique initiale, avant de quitter Aston Martin pour rejoindre le projet DeLorean. Keith Martin reprend ensuite le développement avec une petite équipe et conduit la Bulldog jusqu’à son achèvement. La construction progresse réellement à partir de 1979 et la voiture est dévoilée publiquement en mars 1980 à Aston Clinton.
Le choix du moteur central représente une rupture majeure. Les Aston Martin de cette période restent associées aux grandes GT à moteur avant, notamment l’Aston Martin V8 Vantage. La Bulldog adopte au contraire une architecture de supercar, avec le groupe motopropulseur installé derrière les occupants et une boîte transaxle.
Aston Martin envisage initialement une production extrêmement limitée. Les documents et récits historiques ne s’accordent pas parfaitement sur le volume prévu, généralement situé entre une quinzaine et 25 voitures. Le projet est finalement interrompu au début des années 1980, lorsque Victor Gauntlett prend la direction de l’entreprise et concentre les moyens disponibles sur des priorités plus directement commerciales. La Bulldog reste donc un exemplaire unique.
Le dessin radical de William Towns
William Towns dessine une carrosserie spectaculaire dominée par des surfaces planes, des angles vifs et une silhouette en coin extrêmement basse. La Bulldog ne mesure qu’environ 1,09 m de haut. Son immense pare-brise très incliné prolonge presque naturellement le capot, tandis que la poupe large et tronquée accentue l’impression d’une machine dessinée pour la vitesse.
Cette approche rappelle directement l’Aston Martin Lagonda, autre création majeure de William Towns. La parenté est particulièrement visible dans la géométrie générale et dans la volonté de donner à l’automobile une apparence futuriste. La Bulldog pousse cependant cette philosophie beaucoup plus loin grâce à ses proportions de coupé à moteur central.
La face avant constitue l’un de ses signes distinctifs les plus remarquables. Cinq projecteurs sont disposés horizontalement derrière un panneau escamotable. Lorsque celui-ci est fermé, l’avant conserve une surface particulièrement lisse. Les roues reçoivent elles aussi des éléments aérodynamiques caractéristiques, conçus pour participer au refroidissement des freins.
Deux grandes portes en ailes de mouette donnent accès à l’habitacle. Leur ouverture électrique est particulièrement sophistiquée pour l’époque. L’intérieur poursuit la recherche technologique avec une instrumentation et des commandes électroniques inspirées de la philosophie de la Lagonda, sans abandonner les matériaux luxueux traditionnellement associés à Aston Martin.
Un V8 biturbo conçu pour dépasser 200 mph
La mécanique part du V8 Aston Martin d’environ 5,3 litres issu de la famille développée par Tadek Marek, déjà fondamentale dans l’histoire de modèles comme l’Aston Martin DBS V8. Pour la Bulldog, le moteur reçoit toutefois une transformation considérable avec deux turbocompresseurs Garrett AiResearch T04B, un pour chaque banc de cylindres, ainsi qu’une alimentation par injection Bosch.
Les chiffres de puissance publiés au fil du temps ne sont pas parfaitement uniformes. Une valeur d’environ 600 bhp est régulièrement citée, Aston Martin ayant également communiqué autour de 650 bhp, tandis que le moteur aurait dépassé 700 bhp lors de passages au banc. Il est donc préférable de distinguer ces différentes mesures plutôt que d’attribuer à la Bulldog une puissance unique artificiellement précise. Le couple est généralement donné autour de 678 Nm.
La puissance est transmise aux seules roues arrière par une boîte manuelle ZF à cinq rapports. Le moteur et la transmission sont intégrés à un châssis tubulaire en acier, habillé de panneaux en aluminium. À l’avant, la suspension utilise des doubles triangles, tandis que l’arrière adopte un dispositif De Dion. Les quatre roues disposent de freins à disque ventilés.
L’aérodynamique est essentielle au projet. Avec un coefficient de traînée annoncé autour de 0,34, une faible surface frontale et une carrosserie particulièrement basse, la Bulldog est pensée pour maintenir une vitesse très élevée. Les estimations théoriques ont parfois atteint 237 mph, soit environ 381 km/h, mais cette valeur ne correspond pas à une vitesse effectivement mesurée et ne doit pas être confondue avec les performances obtenues sur piste.
Fiche technique de l’Aston Martin Bulldog
| Caractéristique | Donnée |
|---|---|
| Année de présentation | 1980 |
| Production | 1 exemplaire |
| Carrosserie | Coupé 2 places, portes en ailes de mouette |
| Architecture | Moteur central arrière longitudinal, propulsion |
| Moteur | V8 Aston Martin biturbo |
| Cylindrée | Environ 5,3 litres |
| Suralimentation | 2 turbocompresseurs Garrett AiResearch T04B |
| Alimentation | Injection Bosch |
| Puissance | Environ 600 à 650 bhp annoncés selon les références historiques, plus de 700 bhp rapportés au banc |
| Couple | Environ 678 Nm |
| Boîte de vitesses | Manuelle ZF à 5 rapports |
| Structure | Châssis tubulaire en acier, panneaux de carrosserie en aluminium |
| Suspension avant | Doubles triangles |
| Suspension arrière | De Dion |
| Freins | Disques ventilés aux quatre roues |
| Pneus | Pirelli P7 |
| Longueur | Environ 4 724 mm |
| Largeur | Environ 1 918 mm |
| Hauteur | Environ 1 092 mm |
| Empattement | Environ 2 769 mm |
| Coefficient aérodynamique | Cx annoncé autour de 0,34 |
| Vitesse atteinte à l’époque | Environ 191 mph, soit 307 km/h |
| Vitesse atteinte en 2023 | 205,4 mph, soit environ 330,6 km/h |
191 mph à l’époque, malgré un objectif de 200 mph
Les essais réalisés au tournant des années 1980 démontrent que la Bulldog est bien davantage qu’une voiture de salon. Elle atteint environ 191 mph, soit 307 km/h, une vitesse considérable pour l’époque. Elle reste néanmoins sous la cible des 200 mph qui avait motivé une grande partie du programme.
Cette distinction est importante pour comprendre les chiffres souvent associés au modèle. Les 237 mph parfois mentionnés correspondent à une estimation théorique, pas à un record réellement établi. La performance historique mesurée se situe autour de 191 mph. L’arrêt du développement empêche ensuite Aston Martin de poursuivre suffisamment longtemps les essais pour tenter de franchir officiellement le seuil prévu.
Le constructeur abandonne finalement la perspective d’une petite production et vend son prototype. Au fil de ses propriétaires, la voiture est modifiée, notamment au niveau de sa présentation et de sa couleur. Elle perd ainsi une partie de son apparence originale avant de réapparaître progressivement lors de manifestations consacrées aux automobiles historiques.
La restauration et les 205,4 mph de 2023
Une nouvelle phase commence en 2020 lorsque le collectionneur Phillip Sarofim acquiert la Bulldog et confie sa restauration à Classic Motor Cars, à Bridgnorth. Le projet est supervisé par Richard Gauntlett, fils de Victor Gauntlett. L’objectif consiste à retrouver au plus près la présentation originale tout en rendant la voiture suffisamment fiable et sûre pour reprendre des essais à très haute vitesse.
La restauration représente plusieurs milliers d’heures de travail. La Bulldog retrouve notamment sa livrée bicolore et ses éléments stylistiques caractéristiques. La mécanique est elle aussi remise en état afin de permettre au prototype de rouler rapidement, sans transformer la voiture en réinterprétation moderne.
Après une première campagne d’essais à grande vitesse, la Bulldog revient en Écosse en juin 2023. Le pilote Darren Turner, multiple vainqueur de catégorie aux 24 Heures du Mans avec Aston Martin, prend le volant sur l’ancienne piste de Machrihanish. Le 6 juin, la voiture atteint 205,4 mph, soit environ 330,6 km/h.
Cette performance intervient environ 43 ans après la présentation du prototype. Elle réalise enfin l’objectif des 200 mph, mais elle ne constitue pas une performance d’époque : la vitesse historique de la Bulldog reste celle obtenue durant son programme initial. Le résultat de 2023 appartient à l’histoire de l’exemplaire restauré et démontre que le principe technique imaginé à la fin des années 1970 disposait effectivement du potentiel recherché.
Une architecture qu’Aston Martin retrouvera des décennies plus tard
La Bulldog n’a engendré aucun modèle de série direct. Après son abandon, Aston Martin reste essentiellement fidèle pendant plusieurs décennies à ses coupés et GT à moteur avant. Le prototype occupe donc une position atypique : il ne constitue ni une génération d’une gamme existante ni le prédécesseur immédiat d’une autre Aston Martin.
Sa philosophie trouve néanmoins des échos dans les programmes d’exception développés beaucoup plus tard. L’Aston Martin One-77 reprend l’idée d’une automobile extrêmement exclusive destinée à démontrer les possibilités techniques de la marque, même si son architecture reste très différente. La Vulcan prolongera à son tour cette logique de programme spectaculaire sans chercher à devenir une Aston Martin conventionnelle.
Le parallèle architectural devient plus évident avec l’Aston Martin Valkyrie, supercar à moteur central développée plusieurs décennies après la Bulldog. Avec la Valhalla, Aston Martin installe ensuite durablement cette architecture dans sa stratégie de voitures à très hautes performances.
Après avoir finalement franchi 200 mph, la Bulldog poursuit sa carrière dans les grands concours internationaux. Sa restauration est notamment récompensée à Villa d’Este en 2022, puis l’exemplaire est présenté à Pebble Beach en 2024, où il remporte sa classe consacrée aux concept-cars et prototypes en forme de coin.




