La Lancia Delta S4 est une voiture de rallye développée par Lancia et Abarth pour le Groupe B, dont les débuts en championnat du monde remontent à 1985. Dotée d’un moteur central arrière à double suralimentation et d’une transmission intégrale, elle représente l’une des réalisations techniques les plus ambitieuses de cette catégorie. Sa carrière, interrompue après la saison 1986, reste indissociable des performances spectaculaires et des dangers du Groupe B.
Malgré sa silhouette inspirée de la Lancia Delta de première génération, la S4 ne dérive pas mécaniquement de la compacte de série. Elle possède un châssis spécifique, une carrosserie en matériaux composites et une implantation mécanique entièrement différente. Une version routière, appelée Delta S4 Stradale, a été développée pour répondre aux exigences d’homologation.
Histoire de la Lancia Delta S4 : la réponse italienne au Groupe B
Au début des années 1980, Lancia occupe une place majeure dans le championnat du monde des rallyes. La Lancia Rally 037 remporte le titre mondial des constructeurs en 1983, devenant la dernière propulsion à réaliser cet exploit. Cependant, les performances des Audi Quattro, puis de la Peugeot 205 Turbo 16, démontrent progressivement l’avantage des quatre roues motrices sur les surfaces à faible adhérence.
Pour rester compétitif, Lancia confie à Abarth le développement d’une nouvelle voiture. Le projet SE038 débute en 1983 et rompt avec l’architecture de la Rally 037. La future Delta S4 doit combiner la motricité d’une transmission intégrale, la répartition des masses d’un moteur central et une puissance capable de rivaliser avec les meilleures voitures du championnat.
Les ingénieurs, parmi lesquels Sergio Limone, conçoivent une structure tubulaire légère et une mécanique particulièrement sophistiquée. L’expérience acquise sur les précédentes Lancia de compétition joue un rôle important. La Lancia Stratos HF avait déjà démontré l’intérêt d’une voiture spécialement conçue pour le rallye, avec un moteur central et un empattement court.
La Delta S4 apparaît publiquement avant son homologation officielle, obtenue le 2 novembre 1985 sous le numéro FIA B-276. Elle effectue ses débuts en championnat du monde quelques semaines plus tard, lors du RAC Rally britannique. Henri Toivonen et Neil Wilson remportent immédiatement l’épreuve, devant leurs équipiers Markku Alén et Ilkka Kivimäki. Ce doublé confirme d’emblée le potentiel de la nouvelle Lancia.
Le nom S4 fait référence à deux caractéristiques fondamentales : la suralimentation et les quatre roues motrices. Cette appellation distingue une voiture développée exclusivement autour des exigences de la compétition, même si son apparence entretient volontairement un lien avec la gamme Delta.
Un moteur à double suralimentation particulièrement innovant
La principale originalité de la Delta S4 réside dans son moteur quatre cylindres de 1 759 cm³, installé longitudinalement derrière les sièges. Contrairement aux motorisations traditionnelles équipées d’un seul turbocompresseur, il associe un compresseur volumétrique Abarth Volumex à un turbocompresseur KKK.
Le compresseur mécanique fournit rapidement de la pression à bas régime, lorsque le débit des gaz d’échappement ne permet pas encore au turbo de fonctionner efficacement. À mesure que le régime augmente, le turbocompresseur devient prépondérant. Des dispositifs de dérivation et de régulation organisent la transition entre les deux systèmes.
Cette architecture, souvent appelée double suralimentation ou twincharging, cherche à réduire le temps de réponse caractéristique des moteurs turbo de l’époque sans sacrifier la puissance maximale. Elle offre une disponibilité de couple particulièrement intéressante en rallye, où les accélérations répétées et les changements de rythme imposent une réponse rapide du moteur.
La version Stradale développe 250 ch, tandis que les voitures de compétition atteignent environ 450 ch dans leurs premières configurations. Les évolutions de 1986 portent la puissance autour de 500 ch, voire davantage suivant les réglages. Ces valeurs correspondent à des états de préparation différents et ne doivent pas être considérées comme une puissance unique valable pour toutes les Delta S4.
La transmission intégrale permanente constitue l’autre innovation déterminante. Associée à une boîte manuelle à cinq rapports et à plusieurs différentiels, elle répartit le couple entre les essieux. Les réglages de transmission peuvent être adaptés aux conditions rencontrées, notamment entre l’asphalte, la terre et la neige.
La structure tubulaire en acier, les panneaux composites et les suspensions indépendantes permettent de contenir la masse tout en offrant de nombreuses possibilités de réglage. À l’arrière, les voitures de compétition peuvent recevoir deux amortisseurs par roue afin de mieux supporter les contraintes imposées par les spéciales difficiles.
Fiche technique de la Lancia Delta S4
| Caractéristique | Delta S4 Stradale | Delta S4 Groupe B |
|---|---|---|
| Constructeur | Lancia | Lancia / Abarth |
| Années | 1985-1986 | 1985-1986 |
| Homologation | Version routière d’homologation | FIA Groupe B n° 276 |
| Carrosserie | Coupé deux portes, deux places | Carrosserie de rallye en composites |
| Châssis | Structure spécifique à éléments tubulaires | Structure tubulaire en acier |
| Moteur | 4 cylindres en ligne, 16 soupapes | 4 cylindres en ligne, 16 soupapes |
| Cylindrée | 1 759 cm³ | 1 759 cm³ |
| Alésage x course | 88,5 x 71,5 mm | 88,5 x 71,5 mm |
| Distribution | Double arbre à cames en tête | Double arbre à cames en tête |
| Implantation | Centrale arrière longitudinale | Centrale arrière longitudinale |
| Alimentation | Injection électronique | Injection électronique Weber-Marelli |
| Suralimentation | Compresseur Volumex et turbo KKK | Compresseur Volumex et turbo KKK |
| Puissance | 250 ch à 6 750 tr/min | Environ 450 à plus de 500 ch selon évolution |
| Couple maximal | Environ 291 Nm | Variable selon préparation |
| Transmission | Intégrale permanente | Intégrale permanente |
| Boîte de vitesses | Manuelle à 5 rapports | Manuelle à 5 rapports, configuration compétition |
| Différentiels | Dispositifs de répartition du couple | Central à couplage visqueux et différentiels adaptés à la compétition |
| Suspension avant | Roues indépendantes, doubles triangles | Roues indépendantes, doubles triangles |
| Suspension arrière | Roues indépendantes, doubles triangles | Roues indépendantes, doubles triangles, doubles amortisseurs selon configuration |
| Direction | À crémaillère | À crémaillère |
| Freins | Quatre disques ventilés | Quatre disques ventilés de compétition |
| Pneumatiques | 205/55 R16 selon fiches techniques | Variables selon épreuve et surface |
| Longueur | 4 005 mm | Environ 4 000 mm |
| Largeur | 1 800 mm | Environ 1 880 mm |
| Hauteur | Variable selon les fiches, autour de 1 400 mm | Variable selon configuration |
| Empattement | 2 440 mm | 2 440 mm |
| Poids | Environ 1 200 kg | 966 kg selon Lancia, variable selon configuration |
| Vitesse maximale | Environ 225 km/h | Environ 250 km/h selon rapports |
| 0 à 100 km/h | Environ 6 secondes | Variable selon surface et configuration |
| Consommation | Environ 10,8 à 13 l/100 km selon mesure | Très variable en compétition |
La Delta S4 Stradale : une voiture de route créée pour l’homologation
Le règlement du Groupe B impose la fabrication d’une série routière afin de permettre l’engagement du modèle en compétition. Lancia développe donc la Delta S4 Stradale, une version utilisable sur route qui conserve l’essentiel de l’architecture de la voiture de rallye.
Contrairement à une Delta classique, la Stradale possède un moteur central arrière, une transmission intégrale et une carrosserie spécifique. Sa puissance est volontairement limitée par rapport aux voitures officielles, mais ses 250 ch restent remarquables pour une automobile routière de 1985.
L’habitacle bénéficie d’un traitement beaucoup plus soigné que celui des voitures de course. Les sièges et certaines garnitures utilisent notamment de l’Alcantara. Des équipements de confort, comme les vitres électriques et le verrouillage centralisé, permettent de rendre cette voiture extrême plus adaptée à un usage routier.
Extérieurement, la Stradale conserve les ailes élargies, les importantes prises d’air et la silhouette caractéristique de la S4. Elle reçoit cependant des équipements conformes à la circulation routière, notamment un éclairage, des pare-chocs et des finitions spécifiques. La présentation rouge est particulièrement associée aux exemplaires routiers.
La production officiellement annoncée atteint 200 exemplaires, conformément au seuil réglementaire du Groupe B. Le nombre de voitures effectivement assemblées reste néanmoins discuté par les historiens, certaines estimations étant inférieures à ce total. Pour les voitures de compétition, les décomptes publiés oscillent également autour de quelques dizaines d’unités.
La Stradale est aujourd’hui une automobile de collection particulièrement recherchée. Sa rareté, son architecture mécanique et son lien direct avec le programme officiel Lancia expliquent cet intérêt. Des exemplaires sont conservés dans des collections historiques, notamment au Heritage Hub de Stellantis à Turin.
La carrière en rallye : victoires et tragédie en 1985-1986
La Delta S4 connaît une entrée spectaculaire en championnat du monde lors du RAC Rally 1985. Henri Toivonen remporte l’épreuve dès la première participation mondiale du modèle, tandis que Markku Alén termine deuxième. Cette performance confirme la compétitivité immédiate du programme Abarth.
En janvier 1986, Toivonen et Sergio Cresto s’imposent au Rallye Monte-Carlo. La Delta S4 apparaît alors comme une rivale majeure de la Peugeot 205 Turbo 16. Sa motricité, sa puissance et son comportement sur les surfaces changeantes lui permettent de viser les premières places sur des terrains très différents.
La saison bascule lors du Tour de Corse, le 2 mai 1986. Henri Toivonen et Sergio Cresto trouvent la mort après une sortie de route suivie de l’incendie de leur voiture. L’accident marque profondément le monde du rallye et accélère les décisions concernant l’avenir du Groupe B.
Les inquiétudes sur la sécurité existaient déjà, notamment après l’accident du Rallye du Portugal 1986 ayant causé la mort de spectateurs. La Fédération internationale décide finalement de supprimer les voitures du Groupe B du championnat du monde à partir de 1987.
Malgré ce contexte dramatique, la Delta S4 poursuit sa saison. Massimo Biasion et Tiziano Siviero remportent le Rallye d’Argentine, tandis que Markku Alén et Ilkka Kivimäki s’imposent à l’Olympus Rally aux États-Unis.
Le Rallye Sanremo 1986 demeure particulièrement controversé. Après l’exclusion des Peugeot 205 Turbo 16, Lancia réalise un résultat favorable, mais la FISA annule finalement les résultats de l’épreuve pour le championnat du monde. Cette décision influence directement le classement final des pilotes.
Au terme de la saison, Peugeot remporte le championnat des constructeurs devant Lancia. La Delta S4 obtient néanmoins d’importants succès dans les championnats nationaux et européens, notamment avec Fabrizio Tabaton, champion d’Europe des rallyes en 1986.
Design, évolutions et différences avec les autres Lancia Delta
La silhouette de la Delta S4 évoque celle d’une compacte à hayon, mais ses proportions révèlent rapidement sa véritable nature. Les ailes sont considérablement élargies, les voies augmentées et les prises d’air occupent une place essentielle dans le dessin de la carrosserie.
La partie avant conserve une identité visuelle proche de la famille Delta, avec des projecteurs rectangulaires et une calandre caractéristique. À l’arrière, les ouvertures de refroidissement et le grand ensemble de carrosserie relevable facilitent l’accès au moteur, à la transmission et aux équipements mécaniques.
Les voitures officielles sont particulièrement reconnaissables à leur décoration Martini Racing, blanche avec des bandes bleues et rouges. Les configurations aérodynamiques, les jantes et certains éléments de carrosserie évoluent selon les rallyes et les développements réalisés par Abarth.
En 1986, plusieurs améliorations techniques sont introduites pour augmenter la puissance, perfectionner la transmission et adapter les suspensions. Ces configurations sont parfois désignées Delta S4 Evoluzione. Elles ne doivent pas être confondues avec la Lancia Delta HF Integrale Evoluzione, modèle routier apparu en 1991 et appartenant à une autre famille mécanique.
La fin du Groupe B impose une réorientation complète du programme sportif. Dès 1987, Lancia engage la Delta HF 4WD en Groupe A. Cette voiture dérive de la compacte de série, avec un moteur avant transversal et une transmission intégrale, contrairement à la S4 conçue autour d’un moteur central.
Les développements successifs conduisent ensuite à la Lancia Delta HF Integrale, qui contribue à la domination de la marque en championnat du monde à la fin des années 1980 et au début des années 1990.
Parallèlement, Abarth étudie la Lancia ECV, prototype destiné à explorer les possibilités techniques de la future catégorie Groupe S. Son moteur Triflux et sa conception expérimentale prolongent certaines recherches engagées avec la S4, mais ce programme ne débouche pas sur une participation officielle au championnat du monde des rallyes.
La disparition des catégories les plus permissives met ainsi un terme aux développements de la Delta S4 en compétition mondiale, tandis que les voitures existantes poursuivent leur parcours dans les collections, les manifestations historiques et, pour certains exemplaires, d’autres disciplines automobiles.




