Bugatti Royale

Bugatti Royale

La Bugatti Royale est l’une des automobiles les plus ambitieuses conçues avant la Seconde Guerre mondiale. Connue officiellement sous le nom de Bugatti Type 41 Royale, elle apparaît en 1926 avec un objectif hors norme : offrir aux souverains et aux grandes fortunes une voiture capable de réunir luxe absolu, puissance et dimensions monumentales. Ettore Bugatti ne cherche alors ni la légèreté ni l’efficacité sportive qui ont fait la réputation de la marque, mais à construire une automobile située au-dessus de tout ce que propose la concurrence.

Le résultat mesure plus de six mètres selon sa carrosserie, repose sur un empattement de 4,30 m dans sa configuration définitive et reçoit un huit cylindres en ligne de 12 763 cm³. Environ 300 ch doivent déplacer une automobile pouvant approcher 3,5 tonnes une fois carrossée. Pourtant, la Royale ne deviendra jamais le succès commercial imaginé par son créateur : seulement six exemplaires sont aujourd’hui reconnus par Bugatti, tous survivants.

Une Bugatti imaginée pour les rois

Au milieu des années 1920, Bugatti possède déjà une réputation considérable grâce à ses voitures de compétition et à ses modèles routiers. La Royale suit toutefois une philosophie radicalement différente. Ettore Bugatti veut créer une automobile dont les dimensions, la mécanique, la finition et le prix la placeraient naturellement au sommet de la hiérarchie mondiale. Le projet vise notamment une clientèle royale, même si aucun souverain ne deviendra finalement le client emblématique espéré.

Le premier prototype est construit en 1926. Il est encore plus extravagant que les voitures qui suivront, avec un empattement supérieur et un moteur d’environ 14,7 litres. Cette configuration explique une confusion fréquente dans les descriptions de la Royale : la cylindrée proche de 15 litres appartient au prototype initial et ne doit pas être attribuée aux six voitures définitives. Celles-ci adoptent un huit cylindres de 12 763 cm³ et un empattement ramené à 4,30 m.

La Royale tranche aussi avec les modèles de tourisme plus conventionnels de Molsheim, comme la Bugatti Type 44. Son gigantisme n’est pas seulement esthétique. Le moteur, le châssis, les organes de transmission, les freins et les suspensions doivent être dimensionnés pour déplacer une automobile dont la masse peut dépasser trois tonnes.

Le calendrier joue cependant contre elle. La crise économique mondiale déclenchée à partir de 1929 réduit brutalement le nombre de clients susceptibles d’acquérir une automobile aussi coûteuse. La production reste ainsi minuscule, très éloignée des ambitions initiales. La première Royale vendue à un client est livrée en 1932 à l’industriel français Armand Esders.

Un huit cylindres de 12,8 litres

La mécanique constitue l’un des éléments les plus spectaculaires de la Type 41. Dans sa définition définitive, le moteur est un huit cylindres en ligne de 12 763 cm³, avec un alésage de 125 mm et une course de 130 mm. Il utilise un arbre à cames en tête et trois soupapes par cylindre. La puissance communément retenue par Bugatti est d’environ 300 ch à un régime inférieur à 2 000 tr/min, valeur considérable à la fin des années 1920.

Ce moteur longitudinal avant transmet sa puissance aux roues arrière par l’intermédiaire d’un embrayage multidisque et d’une boîte manuelle à trois rapports. Sa conception privilégie une réserve de puissance massive plutôt qu’un régime élevé. Le vilebrequin repose sur neuf paliers, tandis que la lubrification utilise un carter sec. Le circuit contient environ 23 litres d’huile et le refroidissement nécessite quelque 43 litres de liquide.

Malgré sa masse et son gabarit, la Royale est créditée d’une vitesse pouvant approcher 200 km/h dans certaines configurations. Cette valeur n’est toutefois pas universelle : les six voitures reçoivent des carrosseries différentes, dont la masse et l’aérodynamique modifient nécessairement les performances. La limousine Park Ward conservée à Mulhouse est par exemple donnée pour plus de 180 km/h.

Les dimensions du moteur auront une conséquence inattendue. Faute de débouchés suffisants pour la Royale, Bugatti adapte cette architecture mécanique à ses autorails. Le constructeur ferroviaire trouve ainsi un usage industriel à un moteur initialement développé pour l’une des automobiles les plus exclusives de son époque.

Fiche technique de la Bugatti Royale

CaractéristiqueBugatti Royale Type 41
Première apparition1926
Période1926 à 1933, prototype compris
Architecture moteur8 cylindres en ligne longitudinal avant
Cylindrée des voitures définitives12 763 cm³
Alésage x course125 x 130 mm
DistributionArbre à cames en tête, 3 soupapes par cylindre
AlimentationCarburateur
PuissanceEnviron 300 ch
Cylindrée du prototype initialEnviron 14,7 litres
TransmissionPropulsion
Boîte de vitessesManuelle à 3 rapports
EmbrayageMultidisque
StructureChâssis séparé
SuspensionEssieux rigides, ressorts à lames
FreinsTambours aux quatre roues
Empattement4,30 m sur les voitures définitives
LongueurPlus de 6 m, environ 6,5 m selon carrosserie
VoiesEnviron 1,60 m
PoidsEnviron 3 tonnes, jusqu’à environ 3,5 tonnes selon carrosserie
Vitesse maximaleJusqu’à environ 200 km/h selon configuration
RouesAlliage, avec ouvertures favorisant le refroidissement des freins
Pneumatiques6.75 x 36
LubrificationCarter sec

Six exemplaires et autant de personnalités

Parler d’une carrosserie unique de Bugatti Royale serait trompeur. La Type 41 est avant tout un immense châssis motorisé destiné à recevoir des réalisations sur mesure. Bugatti et plusieurs grands carrossiers habillent les différents exemplaires, notamment Kellner, Binder, Ludwig Weinberger et Park Ward. Certaines voitures changent même de carrosserie au cours de leur existence.

Six châssis sont généralement identifiés : 41100, 41111, 41121, 41131, 41141 et 41150. Le premier, 41100, possède une histoire particulièrement complexe en raison des transformations du prototype et de ses carrosseries successives. C’est notamment ce parcours qui contribue à expliquer pourquoi certaines sources historiques aboutissent à un total différent lorsqu’elles comptabilisent les constructions ou configurations de la Royale.

Le châssis 41111 est particulièrement célèbre. Il reçoit initialement le spectaculaire Roadster Esders dessiné par Jean Bugatti. Armand Esders souhaitant utiliser sa voiture uniquement de jour, celle-ci est réalisée sans phares, ce qui lui donne une ligne exceptionnellement épurée. La voiture sera ensuite recarrossée en Coupé de Ville par Binder. Une reconstruction du Roadster Esders permet aujourd’hui d’apprécier l’apparence de sa configuration originelle.

Les autres châssis illustrent la diversité du programme : cabriolet Weinberger, limousine Park Ward, carrosserie Kellner ou Berline de Voyage. Deux Royale originales appartiennent à la collection de la Cité de l’Automobile à Mulhouse. Les six voitures reconnues par Bugatti existent encore, une situation exceptionnelle pour une série aussi ancienne et aussi réduite.

Un dessin dicté par des proportions monumentales

Quelle que soit sa carrosserie, une Royale reste immédiatement reconnaissable à ses proportions. L’immense capot nécessaire au huit cylindres domine la silhouette, précédé de la traditionnelle calandre Bugatti en fer à cheval. Les grandes roues et les ailes séparées accentuent encore la longueur de la voiture. Au sommet du radiateur prend place un éléphant cabré, inspiré d’une sculpture de Rembrandt Bugatti, frère d’Ettore. Cette mascotte est devenue indissociable de la Type 41.

Les carrosseries montrent aussi l’importance croissante de Jean Bugatti dans l’identité esthétique de la marque. Son travail sur le Roadster Esders annonce une approche où la mécanique imposante est intégrée à des volumes plus fluides et plus élégants. Cette évolution se retrouvera au cours des années 1930 sur des automobiles beaucoup plus compactes, notamment la Bugatti Type 57.

La Royale ne doit en revanche pas être confondue avec la Bugatti Type 46. Cette dernière a parfois reçu le surnom de « Petite Royale » en raison de son positionnement et de certains principes techniques, mais elle constitue un modèle distinct, nettement plus compact et produit en bien plus grand nombre.

Une automobile trop exclusive pour son époque

Le paradoxe de la Royale tient à l’écart entre son ambition et son destin commercial. Ettore Bugatti avait imaginé une production supérieure aux six voitures finalement réalisées. Son tarif constituait déjà une barrière considérable : Bugatti a évoqué un prix d’au moins 100 000 Reichsmarks, auquel la réalisation d’une carrosserie particulière pouvait encore ajouter une dépense importante. La crise économique rend ensuite le projet presque impossible à développer commercialement.

Cette absence de succès ne signifie pourtant pas que le programme fut sans lendemain technique. Les moteurs dérivés de celui de la Royale trouvent une nouvelle carrière dans les autorails Bugatti, tandis que la marque poursuit le développement de grandes voitures routières. La Bugatti Type 50 puis la Type 57 illustrent cette évolution vers des modèles prestigieux mais conçus à une échelle plus réaliste que celle de la Type 41.

La Royale occupe ainsi une position inhabituelle dans l’histoire de Bugatti : elle n’est ni une voiture de compétition devenue célèbre par son palmarès, ni un modèle de grande série ayant assuré la prospérité de Molsheim. Sa renommée repose sur l’extrême concentration de moyens techniques et artisanaux consentis pour seulement quelques automobiles, ainsi que sur la personnalité propre de chacun des six châssis survivants.

De la Royale aux Bugatti modernes

Le nom Royale demeure associé à l’idée d’une Bugatti à quatre portes et au luxe sans compromis, ce qui explique les rapprochements effectués beaucoup plus tard avec la Bugatti Galibier. Présentée sous forme de concept au XXIe siècle, la Galibier reprend l’idée d’une très grande Bugatti destinée au voyage, mais elle n’est pas une nouvelle génération de Type 41 et ne constitue pas son successeur direct.

La place historique de la Royale tient aussi à son caractère presque irréalisable aujourd’hui à l’identique : chaque châssis possède sa propre histoire, plusieurs ont porté différentes carrosseries et la production totale se compte sur les doigts de deux mains. Cette diversité explique pourquoi deux Type 41 peuvent présenter des silhouettes radicalement différentes tout en appartenant au même modèle. Plus qu’une carrosserie précise, l’identité de la Royale repose sur son immense châssis, son huit cylindres de 12,8 litres et l’ambition démesurée qu’Ettore Bugatti avait placée dans le projet dès 1926.