Dévoilée en 1976, l’Aston Martin Lagonda est une grande berline de luxe dont la silhouette en coin et l’instrumentation électronique rompent brutalement avec les conventions de la marque. Dessinée par William Towns, elle associe quatre portes, un V8 de 5,3 litres et un habitacle extrêmement sophistiqué pour son époque. Sa mise au point complexe retarde toutefois les premières livraisons jusqu’en 1979.
Cette Lagonda doit être distinguée du modèle apparu en 1974, aujourd’hui généralement désigné Series 1. Celui-ci était étroitement dérivé de l’Aston Martin V8 et ne fut construit qu’en quelques exemplaires. La voiture présentée en 1976 constitue au contraire un projet radicalement différent. Elle correspond à la Series 2, puis évolue en Series 3 et Series 4 au cours d’une carrière qui s’achève à la fin des années 1980.
Une berline spectaculaire née dans une période difficile
La Lagonda voit le jour alors qu’Aston Martin traverse l’une des périodes les plus délicates de son histoire. Après de graves difficultés financières et un changement de propriétaires en 1975, la société doit prouver qu’elle est encore capable de concevoir une automobile prestigieuse et innovante. Le projet d’une grande berline fournit l’occasion de dépasser la simple évolution des modèles existants.
William Towns reçoit la responsabilité du dessin. Le designer avait déjà signé l’Aston Martin DBS, mais il abandonne ici les volumes traditionnels d’une grande GT britannique au profit de lignes tendues et géométriques. La carrosserie devient extrêmement basse, avec un capot presque horizontal, un pare-brise très incliné et une poupe taillée selon le même vocabulaire anguleux.
La nouvelle Lagonda est dévoilée au public au salon d’Earls Court en octobre 1976. Son apparence fait sensation, mais la voiture exposée est encore loin d’être prête pour la commercialisation. Le développement de son électronique, particulièrement ambitieux pour l’époque, devient l’un des principaux défis du programme. Les premières voitures destinées aux clients ne sont livrées qu’en 1979.
Cette audace stylistique ne restera pas isolée chez Aston Martin. Towns poussera encore plus loin le principe de la carrosserie en coin avec l’Aston Martin Bulldog, prototype à moteur central présenté en 1980. La Lagonda demeure cependant l’application la plus spectaculaire de cette esthétique à une automobile de série et, surtout, à une berline de plus de cinq mètres.
Électronique futuriste et luxe britannique
L’extérieur n’est qu’une partie de la rupture. Aston Martin veut faire de la Lagonda une vitrine technologique et remplace une grande partie de l’instrumentation conventionnelle par un dispositif électronique. Affichages numériques et commandes tactiles doivent donner à la voiture une ambiance presque futuriste, en contraste avec le cuir, les boiseries et la présentation luxueuse attendue d’une Aston Martin.
Le développement de cette interface s’avère beaucoup plus compliqué que prévu. Peter Sprague, l’un des dirigeants ayant repris Aston Martin, possède des liens avec l’industrie électronique américaine. L’ingénieur Mike Loasby se rend notamment chez National Semiconductor en Californie, où les technologies de commande tactile alimentent la réflexion autour de l’habitacle. Le système connaît ensuite plusieurs générations au fil de la production.
La complexité ne se limite pas au tableau de bord. La Lagonda reste une automobile largement construite à la main, Aston Martin indiquant environ 2 200 heures nécessaires à la fabrication d’un exemplaire. Cette combinaison entre petite série artisanale et technologies électroniques encore jeunes explique en partie son développement difficile et son coût considérable.
Malgré ces problèmes, le principe même de la Lagonda est remarquable pour le milieu des années 1970. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter quelques équipements électriques à une berline traditionnelle, mais de repenser la façon dont le conducteur reçoit les informations et commande certaines fonctions. Cette ambition technologique est devenue aussi caractéristique du modèle que sa carrosserie.
Un V8 Aston Martin sous une carrosserie hors norme
Sous son apparence futuriste, la Lagonda repose sur une mécanique beaucoup plus familière à Aston Martin. Son V8 à 90 degrés de 5 340 cm3 appartient à la grande famille de moteurs déjà employée par les GT de Newport Pagnell, notamment l’Aston Martin DBS V8. Il est installé longitudinalement à l’avant et entraîne les roues arrière par l’intermédiaire d’une boîte automatique à trois rapports.
La puissance officiellement associée à la fiche historique du modèle atteint 280 bhp à 5 000 tr/min, avec un couple de 360 lb-ft, soit environ 488 Nm, à 3 000 tr/min. Les caractéristiques évoluent toutefois au cours de la longue carrière de la voiture, notamment avec l’arrivée de l’injection. Il serait donc trompeur d’attribuer une seule valeur de puissance à toutes les Lagonda produites.
Le châssis privilégie la sophistication nécessaire à une lourde berline de prestige. La suspension arrière fait notamment appel à un essieu De Dion et à un système de correction d’assiette, tandis que quatre freins à disque ventilés assurent le ralentissement. Avec une longueur de 5,283 m pour seulement 1,302 m de hauteur, la Lagonda possède des proportions particulièrement inhabituelles. Son empattement de 2,916 m permet de dégager l’espace nécessaire à quatre véritables places sans sacrifier sa silhouette très basse.
Fiche technique de l’Aston Martin Lagonda
| Caractéristique | Donnée |
|---|---|
| Type | Berline de luxe 4 portes, 4 places |
| Moteur | V8 essence à 90 degrés, double arbre à cames en tête |
| Cylindrée | 5 340 cm3 |
| Alésage x course | 100 x 85 mm |
| Puissance | 280 bhp à 5 000 tr/min sur la fiche historique Aston Martin |
| Couple | 360 lb-ft, environ 488 Nm, à 3 000 tr/min |
| Implantation | Moteur longitudinal avant |
| Transmission | Propulsion |
| Boîte de vitesses | Automatique à 3 rapports |
| Suspension avant | Roues indépendantes, amortisseurs télescopiques, barre antiroulis |
| Suspension arrière | Essieu De Dion, ressorts hélicoïdaux, correction d’assiette |
| Freins | Disques ventilés aux quatre roues |
| Longueur | 5 283 mm |
| Largeur | 1 816 mm |
| Hauteur | 1 302 mm |
| Empattement | 2 916 mm |
| Poids | 2 064 kg selon la fiche historique Aston Martin |
| Vitesse maximale | 148 mph, environ 238 km/h, selon Aston Martin |
| 0 à 60 mph | 7,9 s selon Aston Martin |
| Production | 645 châssis selon Aston Martin |
| Site de fabrication | Newport Pagnell, Royaume-Uni |
Series 2, Series 3 et Series 4
La première version de la carrosserie Towns est communément appelée Series 2 afin de la distinguer rétrospectivement de la Lagonda V8 de 1974. Elle conserve l’expression la plus pure du dessin initial, avec ses surfaces très planes et ses phares escamotables. Au fil des années, Aston Martin modifie aussi l’électronique embarquée, dont les premières générations avaient largement contribué aux difficultés de mise au point.
La Series 3 apparaît au milieu des années 1980 et fait notamment évoluer l’alimentation du V8 avec l’adoption de l’injection. Elle conserve néanmoins l’architecture générale et la silhouette caractéristique de la Series 2. Des Lagonda sont également transformées par Tickford, avec une présentation extérieure spécifique et un habitacle encore plus luxueux. Une très rare limousine à empattement allongé est également réalisée.
En 1987, la Series 4 apporte la transformation esthétique la plus importante de la carrière. Les angles de la carrosserie sont adoucis, les phares escamotables disparaissent et la face avant reçoit six projecteurs fixes plus petits. De nouvelles roues de 16 pouces accompagnent cette évolution. La voiture demeure immédiatement identifiable comme une Lagonda, mais son aspect devient moins radical que celui du dessin de 1976.
La production reste extrêmement faible à l’échelle de l’industrie automobile. Aston Martin indique un total de 645 châssis avant l’arrêt du modèle. Les répartitions publiées entre Series 2, Series 3 et Series 4 ne coïncident pas toujours exactement avec ce total, ce qui rend le chiffre global du constructeur préférable pour quantifier la production.
Une place singulière dans l’histoire d’Aston Martin
La Lagonda occupe une position inhabituelle dans une gamme historiquement dominée par les coupés et les GT. Elle offre quatre portes sans chercher à ressembler à une berline britannique conventionnelle. Son succès auprès d’une clientèle internationale, notamment au Moyen-Orient, montre qu’il existait une demande pour une Aston Martin capable d’associer exclusivité, espace intérieur et forte présence visuelle.
Elle partage son époque et sa famille mécanique avec plusieurs GT V8 de Newport Pagnell, mais sa philosophie est très différente de celle de l’Aston Martin V8 Vantage. Là où cette dernière met l’accent sur les performances d’un coupé sportif, la Lagonda utilise le V8 pour déplacer une grande berline luxueuse dont l’innovation électronique et le style constituent les arguments essentiels.
À la fin de sa carrière, le paysage Aston Martin commence à changer. L’Aston Martin Virage, présentée en 1988, annonce une nouvelle génération de GT au dessin plus arrondi. La disparition de la Lagonda ne donne cependant pas naissance à une remplaçante directe : Aston Martin abandonne pendant longtemps le principe d’une grande berline quatre portes.
Du nom Lagonda à la Taraf
Le nom Lagonda possède une histoire bien plus ancienne que la berline de 1976. Aston Martin avait acquis la marque Lagonda en 1947 et l’avait déjà utilisée sur plusieurs automobiles avant le projet de William Towns. C’est pourquoi toutes les voitures portant ce nom ne doivent pas être considérées comme différentes générations d’un même modèle.
Aston Martin reviendra beaucoup plus tard à l’idée d’une quatre portes sportive avec l’Aston Martin Rapide. Lancée dans un contexte très différent, celle-ci adopte une silhouette fluide de coupé à quatre portes et ne constitue pas une descendante directe de la Lagonda Towns.
Le rapprochement est encore plus trompeur avec l’Aston Martin Lagonda Taraf. Présentée au XXIe siècle comme une berline de très grand luxe produite en série limitée, la Taraf réemploie explicitement le nom Lagonda, mais elle appartient à un programme entièrement distinct. La Lagonda de 1976 reste ainsi identifiable comme l’expérience la plus radicale menée par Aston Martin autour de la grande berline de prestige, avec une combinaison très particulière de construction artisanale, de V8 traditionnel, de design en coin et d’électronique pionnière.




